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Aventures de Noé et Zola

Arrivés à destination, Noé  retrouve  Zola  qui a sonné  plusieurs fois sans succès. Il n'a pas de clef, Noé, il n'est pas raisonnable, c'est le genre de gamin qui se noie dans un verre d'eau. Zola  est plus jeune, n'empêche elle devrait en avoir une aussi.

Assis sur deux marches, les fesses engourdies,  englué dans l'attente, croupissant d'ennui, Noé priait les voisins de ne pas survenir maintenant  et toiser le grand garçon contraint à une station humiliante devant la porte.

Etrangement, le palier acquiert une sorte de dimension supplémentaire, exhibe avec une acuité spéciale son tapis un peu usagé, ses volées de marches, les portes closes, la rampe de l'escalier, frottée à l'huile de lin, qui brille doucement.


Noé émerge du cauchemar lorsque sa sœur lui donne la moitié de sa bouteille de coca à finir. On ne sait comment elle a obtenu cette boisson, interdite à la maison.

Le crépuscule s'immisce, Maman ne rentrera pas,  écrasée par une voiture, à force de traverser au rouge comme si c'était vert.  On lui ferme les yeux à la morgue. Elle laisse deux orphelins qui prendront place devant une assiette de soupe tous les soirs à l'hospice au milieu d'une horde affamée et dormiront sur une paillasse ...


A travers la porte, la pendule égrène six coups. La plaque en métal doré  luit discrètement sur la porte  " M. et Mme K"  les grands-parents, locataires officiels,  retirés à la campagne,  pour céder la  place à Maman. Puis à maman agrandie ; jusqu'à avoir une tribu.   " Toi et ta tribu" dit le grand-père.

Une bombe a eu raison du Prisunic où, interminablement, elle fait ses achats, laissant  des usagers  un morceau de charbon informe méconnaissable pour le tombeau de la ménagère inconnue.

Pourquoi pas un incendie classique? On ramène ce qui reste d'elle : des bris de voix, matière spéciale invisible qui ne s'enterre pas. Elle a laissé deux orphelins, l'une habitera chez les grands-parents, et Noé (l'Aîné) ira dans un internat, se mesurer avec les autres garçons...


La journée s'achève, maman ne reviendra pas du magasin : on n'embrassera plus sa joue toute froide (Ne m'embrasse pas, je suis pressée) elle n'exhibera plus son panier débordant de nourriture de bouche (c'est pour vous que j'ai fait la queue !) Tombée dans un trou noir, elle s'est désintégrée à la minute même, absorbée par l'intense  condensation d'énergie.


  A moins qu'elle ne soit elle-même un trou noir, une étoile effondrée. 

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Mercredi 26 novembre 2008
- Par Dominique Poursin

A 16h30, Noé et Caroline reprennent le chemin de la maison.

 A l'école, ils ne se disent pas grand-chose et ne se recherchent pas. Quand un rapprochement impromptu fait se croiser leurs regards, ils s'adressent de petits sourires gênés et parfois, on jurerait qu'ils ne se connaissent pas. On les dit très timides.

Passée la lourde porte cochère dans l'entrée, ils se dirigent vers la cage d'escalier, tournant le dos à celle de l'ascenseur.

Pourtant cet appareil n'est  pas toujours en panne. La pancarte indiquant son dysfonctionnement n'apparait qu'une fois par mois tout au plus et on l'enlève moins d'une semaine plus tard.

Zola avale les quatre étages au pas de course.

Il arrive qu'un voisin ou la concierge fasse à l'enfant un commentaire surpris. N'habites-tu pas au quatrième? Pourquoi montes-tu à pieds ?


  Ce jour-là, il n'y a nul panneau et l'on risque d'entendre  le bruit lancinant, le grincement fatigué et lugubre de l'appareil en marche.

Combien de fois Noé n'a-t-il pas rêvé, pendant son sommeil, que les gros câbles qui le retiennent sont sectionnés, ou ont cédé. Il tombe. Au septième, là où se termine la course de l'engin, il a vu, lors d'une échappée, les trous dans le plafond de la cage, et les gros tuyaux noirs qui en sortent.

 Pour Noé l'ascenseur est comme le seau que la poulie fait monter et descendre du puits. Cependant, en tant que citadin, il ne tombe pas dans un puits, mais dans la cage d'escalier prisonnier de cette cabane. Penser que l'ascenseur cette grande cage en bois, solide, puisse n'être retenue que par de simples fils, même épais, se laisser monter et descendre en glissant dessus, et ne pas tomber! Ce n'est pas très sérieux.


Maman, elle, ne craint pas d'utiliser l'ascenseur, mais n'aime pas entendre, même de l'appartement, ce bruit languissant et monotone comme un gémissement grondeur qui vient du fond des âges. Dès qu'elle entend le bruit, elle s'énerve. Il va s'arrêter à Notre Etage, ça y est !.

" Non » corrige-t-elle au bout d'un moment, on dirait qu'il repart." Elle déverrouille la porte palière examine le décor. On aperçoit  le tapis, la volée de marches qui descend, celle qui monte. L'ascenseur  évolue pesamment avec des craquements et continue vers le plafond du sixième ciel.

Maman se retire, bousculant Noé juste derrière elle: "Qu'est-ce que tu viens faire dans mes pattes? » 

 L'ascenseur  redescendra-t-il ?

Elle roule des épaules penche  son corps lourd et sombre, tel un fruit avancé vers L'œilleton encastré dans la porte auquel elle ajuste sa vigilante prunelle. Le judas compte parmi les objets essentiels de la maison. Elle y observe un monde connu d'elle seule, qui, très vite, la met en transe.

"Tiens.

-Tiens, mais...

-Tiens, mais c'est bizarre, tout de même"

Noé reste dans les parages, probablement fasciné lui aussi.

" C'est effarant, impensable, c'est... drôle. Je veux en avoir le cœur net". Bondissant, comme pour surprendre l'étrange spectacle, elle ouvre d'un coup sec.  Porte et bouche béant  à l'unisson.

 Cependant  la scène reste  déserte. Les marches qui invitent à monter au cinquième, ne font rien d'autre que d'appeler des pieds absents. Les fantômes convoqués demeurent hors de portée. Tout juste si l'on sent le passage discret d'un courant d'air frais.

" C'est extrêmement curieux" dit-elle.

      Noé a cru longtemps qu'elle attendait un visiteur indésirable qui viendrait les arrêter, réclamer un bien qu'elle ne voulait pas céder, s'en prendre à la vie des locataires, les mettre à la rue ?  

Il arrive que l'ascenseur s'arrête réellement au quatrième. Elle  se tient sur le seuil avec crainte et curiosité, sentiments partagés par Noé. Le voisin ou la voisine, parfois les deux, la voisine avec un grand fichu beige à fleurs rouges, un peu de couleur dans un ensemble clair mais neutre, deux manteaux marrons, des lunettes pour l'homme. Ils font à Maman des signes de têtes polis mais un peu sévères, intrigués. Ils nous en veulent de les surveiller : Noé recule aussitôt derrière Maman. Parfois, on échange des bonjours un peu empruntés. Maman ne peut s'empêcher de les regarder d'un air soupçonneux. Son attitude, suggère qu'ils ne sont pas les vrais locataires de l'appartement d'en face. Ils ont peut-être des intentions déjouées  par l'apparition brusque de Maman sur le pas de la porte.


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Mardi 25 novembre 2008
- Par Dominique Poursin

Lorsqu'ils s'approchent des gros marronniers aux énormes racines agressives, une vieille dame  vêtue d'une longue robe rose à dentelle leur lance des imprécations tout en rajustant un châle blanc très sale sur ses épaules voûtées où pendent de longues mèches mal retenues par des rubans défraîchis. Elle profère des menaces grommellements, jurons. D'un grand panier à roulettes, sortent d'autres pièces de linge, d'autres dentelles fanées, flétries, peut-être rongées par les rats.

 "C'est la Folle de Chaillot, » murmure Zola, épouvantée

La Folle de Chaillot : son nom s'inscrit en toutes lettres sur l'encart publicitaire collé sur le kiosque non loin d'elle. Une personne célèbre, forcée d'habiter dans la rue, et qui campe en face de son nom sans y prêter la moindre attention !

Zola ne comprend pas. Noé lui explique que ce nom affiché en divers endroits et en très gros caractères signifie qu'elle est recherchée par la police, ce qu'elle ignore ; elle ne connait pas davantage  le nom par lequel on la désigne puisqu'elle ne sait pas qu'elle est folle. Zola s'enfuit tandis que  Noé rit aux éclats. Il rattrape sa sœur près de la Porte d'Asnières, devant la vitrine de la grande pharmacie, une des préférées de Maman. De l'autre côté du boulevard, sont dressés les tréteaux, les tables en bois, où les commerçants proposent leurs marchandises, mercredi et samedi.

 Ils crient fort, et Maman les surpasse, leur vociférant qu'ils devraient se taire, que leurs poissons, leurs légumes sont empoisonnés. Elle en achète tout de même.

 Zola indique du menton le panier à roulettes. 

La Folle de Chaillot reçoit !

Une collègue grande, vêtue de tulle noire et nu-tête la regarde s'enduire le visage de pâte et de poudre, et  se peindre les lèvres d'un rose luisant. Elles se mettent en quête d'accessoires dans le panier, des rubans pour améliorer la mise et un flacon pour humecter correctement leur gosier.

" Son amie s'appelle la Thalidomide, annonce Noé, et il épèle le mot pour Zola.

"Comment sais-tu que c'est son nom?"

Noé l'a lu dans Paris-Match, le magazine auquel on est abonné. Un titre : " Les Ravages de la Thalidomide" l'a saisi : Des corps d'enfants mutilés. Le drame avait lieu à l'hôpital. La Thalidomide, probablement une infirmière, baissant la tête, moins fière qu'aujourd'hui, pleurant ses forfaits.

Noé ne croit pas qu'elle puisse être réellement descendue dans la rue auprès de l'autre, il n'est  même pas sûr que ce soit une femme. Seulement le nom lui convient et il peut être utile de baptiser les gens si personne ne vous dit rien de pertinent à leur sujet. 

. " Tiens v 'là des mômes. On en fait encore?

-C'est la vie, dit la vieille en dentelle

-Tu veux dire que c'est la mort.

-Filez les gosses. Nous zieutez pas comme ça."



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Jeudi 9 octobre 2008
- Par Dominique Poursin

  Zola sort de la poche de son manteau un chaton en guimauve enrobé de chocolat, le porte à ses lèvres. S'approchant, Noé tire avec sa langue et ses dents sur la sucrerie à moitié rentrée dans sa bouche à elle. Elle avale le tout, il  s'aventure, fait jouer sa langue.

Tout-à-coup Zola fait demi-tour, pointe l'index, vers le mur d'angle qui mène à une rue adjacente au boulevard.


- OAS ? Qu'est ce que c'est ?


 -Je te l'ai déjà dit..." Il hausse les épaules, incertain (Où Asphyxient les Sortilèges? n'est  pas ce que Zola veut entendre.) Il développe un autre sigle : "L'organisation des Assassins": Quand ils ont capturé un piéton, ils le torturent  et le tuent. »


La substance utilisée pour écrire les trois lettres s'étale en noirceur  dégoulinante mais sèche au toucher. L'inscription n'est pas neuve, on peut la lire sur d'autres pans de mur. Est-ce que la bande de malfaiteurs les attend quelque-part?


Noé lui dit que dans la Seine, de nombreux  cadavres flottent, phrase qu'il a dû lire dans un vieux Paris-Match ou entendre à la radio.

Zola a déjà vu la Seine, et elle sait que ce fleuve traverse Paris. Mais ça lui parait  encore bien loin...

 « Qu'est-ce que la torture?

" On te fait atrocement mal jusqu'à ce que tu parles. L'eau, la roue, l'écartèlement, l'électricité,  et le gril

" Si je parle... de quoi?

-On te somme de dire la vérité, sinon tu meurs dans de terribles souffrances.

- La vérité sur quoi?

-N'importe : tu dois parler en disant : voici la vérité. On te répond que tu mens. On continue de te torturer. Tu insistes : c'est la vérité que je dis. Et eux de te faire mal encore et encore... Alors, ouais... je vous ai menti ;  tu change de vérité. Peu leur chaut. Et on continue! S'ils sont sympathiques, ils t'autorisent à te tuer, mais d'ordinaire  ça dure jusqu'à ce que tu meures".


 Zola se met à pleurer, annonce qu'elle se plaindra à Maman.

 Elle s'arrête devant une vitrine, pour  admirer les microsillons, exprime son plaisir à la vue du  beau chien-loup à côté d'un haut-parleur qu'elle  croit en or... Très vite, ils se sauvent ayant aperçu deux gendarmes avec des bâtons.

 "Pourquoi nous?" demanda Zola.  

Nulle réponse. Noé ne sait pas qui en veut, à qui, ni pourquoi.

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Mercredi 8 octobre 2008
- Par Dominique Poursin
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