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Samedi 8 mars 2008

Un jour de février 1966, un mois avant mes treize ans, ma mère entreprit de m’expliquer comment se produisaient les relations sexuelles, supposées procréatrices, entre sexes opposés.

 Elle se jeta à l’eau, suite à un épisode du feuilleton radiodiffusé « Noëlle aux quatre vents » que nous écoutions sur France Inter et qui me remplissait d’une mauvaise exaltation, qu’elle augmentait par ses attitudes maniérées et ses emphases verbales. C’était une histoire d’amour romanesque où le cœur de l’héroïne balançait entre un instituteur sérieux et économe dans un trou normand et un beau pianiste grec dispendieux, (c’est à dire, entre un mari procréateur et une aventure érotique), une histoire édifiante car le beau grec subissait un accident qui le privait de L’usage de sa main droite, et une histoire désespérée, car l’instituteur tentait de se suicider dans sa province pour faire revenir Noëlle, ce qui laissait la pauvre héroïne confrontée à l’impuissance de l’un comme de l’autre, et privée tout autant de la sécurité d’un époux stable que des joies de la chair…

    Selon ma mère, Noëlle était coupable d’aimer  le Grec (ce  qui suggérait qu’elle puisse se mal conduire), et l’acte sexuel était une chose insoutenable, que l’esprit ne pouvait que rejeter, sauf si l’on s’avisait de penser que Dieu l’avait voulu. L’horreur que nous inspirait la bestialité de l’acte s’atténuait alors en une sage acceptation que la certitude d’obéir au Seigneur rendait douce, d’autant que le bonheur de la maternité nous faisait oublier ces moments pénibles.

Ma famille était conservatrice et hypocrite, les femmes se présentaient toutes comme des parangons de vertu, on disait tout haut que le mariage supposait que l’on s’aime, alors que la plupart des unions célébrées étaient forcées, soit par une grossesse, soit parce que l’on ne voulait plus entretenir la fille et qu’on la mariait, et ces choses-là les adultes les chuchotaient assez fort pour que les plus jeunes puissent comprendre à demi-mots et que ça leur serve de leçon… je vivais dans ce monde là en 1966.  

 

Le médecin de famille, lui, salua ma puberté avec enthousiasme, et me fit savoir que, bientôt, je serais une jeune fille et il pourrait me prescrire la pilule pour éviter d’avoir des enfants non désirés. Ma mère fut choquée par ce discours, et ce médecin perdit une cliente.

 A la même époque Antoine chantait : « il faut mettre la pilule en vente dans les Monoprix ».

Tout ce que les adultes ne disaient pas, je ne tardai pas à l’apprendre dans une émission de radio psy (Ménie Grégoire, ça ne fait aucun doute), que je commençais à écouter incognito. 

On lisait la lettre d’une femme mariée qui se plaignait : « si je dois « la » prendre je n’aurais plus de raison de refuser, ce sera l’enfer »  une autre : « bien sûr que les hommes encouragent ça, c’est tout bénéfice pour eux… » Et l’animatrice commentait, ou conseillait je ne sais quoi, j’étais trop occupée à réfléchir sur ce que de telles paroles pouvait signifier.

D’après ces émissions les rapports avec les hommes, dans le mariage et en dehors, avec ou sans contraception, étaient un vrai fléau. Une femme qui prenait du plaisir avec des hommes se faisait « avoir », ils se foutaient de sa gueule. Si elle tenait à un homme, elle ne tardait pas à être abandonnée. Si c’était lui qui l’aimait, elle était prisonnière. Séduire, avoir du plaisir, était un devoir dans le mariage (si on était frigide, on était coupable), et pouvait être agréable en dehors, mais avec l’inconvénient, soit t’es abandonnée, soit t’es prisonnière. Avoir un enfant était problématique, soit le mari en était jaloux et devenait impossible, soit il se détachait de sa famille pour prendre une maîtresse.

Le plaisir était rare (et cher payé), l’amour impossible. Il ne fallait pas non plus s’abstenir,  car on  s’ennuierait, et l’ennui est un péché aussi, sous le nom de « paresse ».

Génial, la vie de femme  dites donc !!

 
   
par Dominique Poursin publié dans : Récits autobiographiques commentaires (3)    ajouter un commentaire
Mardi 4 septembre 2007

    J’avais une dizaine d’années ( 1963 environ) lorsque mon grand-père acheta un poste de télévision à ma grand-mère pour son anniversaire, afin de lui procurer davantage de distractions.

Cela tombait un quatorze juillet, et nous arrivâmes à midi. L’appareil était livré depuis peu.

 Il fut installé dans l’entrée à gauche de l’armoire à bibliothèque contre une portion du mur qui s’interrompait un peu plus loin pour laisser place au couloir menant au séjour.

Peu après le repas du soir, mon grand-père annonça que l’on regarderait les informations sur la première chaîne.
Lorsqu’il eut branché le téléviseur, nous vîmes l’écran tacheté de petits points gris et troublé de corpuscules semblables à ces bulles d’air qui se forment dans l’eau d’un aquarium lorsque l’on souffle dans un tuyau immergé dans le liquide. Puis l’écran joua au ciel orageux, s’assombrit et des zébrures le traversèrent tandis que l’appareil émettait tantôt des sifflements de serpents, tantôt des grésillements de friteuse ou des chuchotements de machine à vapeur. Les spectateurs se gaussaient de mon grand-père, qui, tout spécialiste qu’il fût, ne parvenait point à régler la chose. Enfin, l’on vit apparaître des mots et des images sur ce fond brouillé et l’on devina tant bien que mal qu’il s’agirait d’un  film de fiction.

L’histoire m’impressionna fort : pour ce que j’en saisit, le héros était condamné à la vie éternelle sur terre et devait servir le Diable en accomplissant toute sorte de méfaits ; il tentait de refiler son immortalité à diverses personnes qu’il menait à l’agonie mais nul ne voulait échanger son sort contre le sien. Tantôt l’homme avait l’air extrêmement mélancolique, tantôt il se composait un visage démoniaque ; les effets spéciaux ne manquaient pas et peut-être cette variation faustienne était-elle mise en scène dans le goût de l’expressionnisme allemand.

Il s’écoula encore une dizaine d’années pendant lesquelles je m’interrogeais périodiquement sur cette histoire ; je la reconnus par hasard en feuilletant « Melmoth », dans une bibliothèque universitaire. Alors je lus dans sa totalité ce gros roman touffu. Il me sembla que pendant tout ce temps j’avais erré sans relâche à la recherche de cet étrange et terrible personnage.

Pour moi la TV c'est resté de la fiction davantage que du documentaire.

 
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par Dominique Poursin publié dans : Récits autobiographiques commentaires (0)    ajouter un commentaire
Samedi 25 août 2007

   A proximité du robinet où l’on branche le tuyau d’arrosage, l’eau est fraîche presque froide, potable, c’est la meilleure boisson qui soit pour la journée. On boit à même le robinet ; parfois, l’on tend les lèvres à l’extrémité du tuyau d’arrosage, lorsque l’on obtient un débit moyen.
L’on est assis sur une des allées d’herbe, qui quadrillent la partie basse du jardin ; d’un côté se trouve le cerisier, de l’autre le plan de fraisier. Il donne relativement peu et l’on n’est pas autorisé à s’en restaurer sinon la cueillette hebdomadaire n’aura plus lieu d’être.

Certaines fraises sont blanches et d’autres jaunes pâles ; on s’autorise à les goûter car elles ne sont pas de la couleur attendue ;  vérifier  qu’elles sont aussi savoureuses que les autres.
On a son livre de poche avec soi ; «  le Procès » de Kafka. De source autorisée on a appris que c’était l’un des plus grands livres du vingtième siècle.
Nos parents n’en savent rien :  L’un lit le Figaro, l’autre  Femmes d’aujourd’hui, la troisième est plongée dans un traité d’homéopathie, le  quatrième se la  joue SAS.

Pauvres gens.

On est assez fier de soi.

L’on monte difficilement chez le peintre, dont Joseph K. espère de l’aide pour son problème judiciaire ; l’atmosphère est irrespirable, comme partout ailleurs, des relents de moisi, d’alcool peut-être ? Et toute cette poussière accumulée! il ne fait pas bon être asthmatique. On tourne le robinet à nouveau pour se rafraîchir.

 

 La nuit il est plus agréable d’ouvrir le meuble à liqueur dans l’entrée, et, bravant l’obscurité, les couples  qui  ronflent ou soupirent  dans leurs chambres, qui s’adressent sans doute des remarques lasses cent fois répétées,  leurs possibles curiosité, les émois de l’horloge, et les craquements du meuble, l’on se saisit d’une bouteille plate contenant de la liqueur de framboise ; mais il en reste si peu que l’on n’en prend qu’une gorgée ; ensuite l’on goûte le Martini, cela ne nous plaît guère, la Suze, c’est encore plus âpre, la carafe de Porto, il est nécessaire d’en réduire la consommation à un tout petit fond de verre car cette bouteille ne sert pas à la figuration ; ils en consomment assez régulièrement.

Reste le flacon de Schnaps qui vous incendie l’œsophage.
 Le retour dans la chambre  rose au premier, au fin fond du corridor, permet de constater quelques pulsations cardiaques accélérées, un peu de chaleur, un début d’ivresse modeste que l’on renforcera par la consommation de six à sept Gauloises à moins que ce ne soient les Gitanes dont deux paquets occupaient l’assiette à midi, suite à quoi l’on a remercié l’aïeul généreux.

On ne lit pas, on s’exalte.

 Le lendemain à côté des parterres de pensées mauves et pourpres, très près de la maison cette fois, c’est « L’Introduction à la psychanalyse »de Freud qui nous occupe. Nous sommes ravis de lire que nous ignorons presque tout de nos véritables pensées ; à vrai dire nous le savions déjà et il semble que l’on prêche une convertie. Nous pensons à notre famille avec pitié : pauvres gens qui croient dur comme fer dire ce qu’ils pensent et penser ce qu’ils disent, qui s’imaginent pouvoir mentir et dire vrai à volonté !

par Dominique Poursin publié dans : Récits autobiographiques commentaires (0)    ajouter un commentaire
Mercredi 23 mai 2007

torrents1938-2.jpgPour me distraire des affres de la Parure, je me lançai dans un roman fleuve de haut débit « Torrents », dont j'ai oublié l'auteur, qui contait l’histoire d’Ida Macalpine, aînée de quatre filles à Amsterdam, pauvre, mal faite, charpentée, le cheveu rêche, le visage terne, plate et fade. Toutes quatre sont dentellières ; Ida réussit à marier ses deux jeunes sœurs pas vilaines, qui portent des noms étonnants que je n’ai pas oubliés : Neetlje et Daatlje.
Pour assurer son avenir personnel, elle répond à une annonce : un ingénieur cherche à se marier au plus vite.
Le prétendant, Ian, évidemment blond, et de look néerlandais-viking, est beaucoup trop bien pour elle, miracle empoisonné, et l’épouse aussitôt, elle ne veut pas imaginer pourquoi, puis l’emmène sous les tropiques… trop près du Gange.
La voilà sortie du ruisseau mais à quel prix ( ?)
la raison du mariage je l’ai oubliée, et ne sachant le nom de l’auteur je n’ai pas retrouvé ce livre.
La pauvre Ida, devenue une bourgeoise, loin de ses canaux, doit supporter les maîtresses de son époux, dont une ancienne favorite, Sigrid ( un nom fascinant) que Ian poursuit, traque, retrouve et perd encore devant une cascade en Suède.
Retour en Inde, une voisine qui connaît la magie menace Ida, qui en outre continue à endurer la jalousie morbide de Ian, avec qui toutes ces belles dames n’ont pu vivre, le deuil d’un enfant qu’elle avait réussi à avoir de lui ( Nils : un nom qui m’est resté cher) et qui s’empoisonne en buvant l’eau d’une mare, la répudiation par le mari pour cause de fausse dénonciation, la fuite dans une forêt vierge, la perte d’un autre enfant qu’elle portait, puis le plongeon fatal ( fœtal ?) dans sa bonne vieille mer du Nord retrouvée, du haut d’un bateau qui la ramenait chez elle, alors qu’un inconnu lit le manuscrit de ses épreuves qu’elle lui avait confié.
Ce n'était pas un roman "rose" ni "noir" mais un mélodrame poussif.
Malgré tout j'ai bien compris à l'époque que Ida était une femme sur qui les hommes ne fantasment pas.
Du moins n'éprouvent-ils pas à son égard ce type de fantasme distingué qui en conduit certains à désigner une femme comme séduisante, désirable, susceptible d'être aimée.
Elle pouvait se faire violer, sauter, ou/et faire un mariage de raison. Rien d'autre.

Ma mère chuchotait quelquefois à mon beau-père " qu'est-ce qu'on fera d'elle?"
il répondait " Toute grenouille trouve son crapaud... ou son bénitier."









par Dominique Poursin publié dans : Récits autobiographiques commentaires (1)    ajouter un commentaire
Jeudi 1 mars 2007

La-Parure-2.JPGJ’ai lu sur Télérama que l’on allait diffuser des téléfilms tirés de nouvelles de Maupassant dont « La Parure ».

J’espérais ne plus jamais entendre parler de ce bijou tant il m’a choquée, à l’aube de la puberté, lorsque j’emménageai dans la Chambre Rose.

Cette chambre était une petite pièce réservée aux visiteurs dans la maison de campagne de mes grands parents, leur résidence principale.

Personne ne s’y rendait sauf leur femme de ménage. J’y fus admise parce que j’étais subitement devenue trop grande pour dormir avec les plus jeunes.

La chambre rose possédait une étagère remplie de livres stationnés là depuis longtemps. Je m'effrayai d’un titre « La Peau de chagrin », supposant que le chagrin pouvait engendrer une maladie de peau qui devait ressembler à la lèpre, à des écailles comme certains monstres, ou à des piques de hérisson ; une telle chose risquait de m’arriver parce que j’étais toujours triste.

Je n’osais même pas toucher le livre.

Le volume qui suivait renfermait des nouvelles de Maupassant, un vieux livre en ruines à la couverture sans illustration.

A douze ans « la Parure » me fut un exemple qu’on ne peut décidément rien attendre de la vie.

Rappelons qu’il s’agit d’une jeune femme de condition modeste invitée dans une soirée mondaine (invitation qu’elle a dû gagner à une loterie quelconque), qui emprunte à une amie plus riche une rivière de diamants qu’elle perd.

Terrifiée, elle rachète le même bijou, mais n’ayant pas d’économie, elle travaille à des tâches pénibles pendant dix ans pour rembourser, son mari se voyant entraîné dans cette aventure dégradante.

Au bout d’une décennie, ayant perdu son temps et sa santé, elle tire fierté d’avouer à son amie qu’elle paye depuis dix ans pour le rachat du bijou, apprenant par-là que celui-ci était faux et aussi comment a-t-elle pu penser un seul instant que cette amie lui avait prêté un bijou d’une telle valeur ?

Certaines personnes payent leur vie durant pour des fautes qu’elles n’ont pas commises, pour faire la fortune des autres sans le savoir, et apprennent un jour qu’elles ont payé en vain, croient des amitiés qui ne sont que du semblant
ce que l’on vous donne est toujours faux…

par Dominique Poursin publié dans : Récits autobiographiques commentaires (2)    ajouter un commentaire
Mercredi 31 janvier 2007

Hier lundi, j’ai encore été à la  fnac je ne sais rien faire d’autre ; j’ai pris le même en cas que d’ordinaire un café allongé et un muffin ; c’est ce qu’il y a de moins cher lorsque l’on veut boire ; bien sûr je me sentirais moins coupable si je prenais de l’eau minérale (non gazeuse pour éviter le sel) mais cela ne rendrait pas ma prose plus intéressante. Je ne sais ce que j’aurais dû faire sans doute disparaître dans un trou de souris. Pour me racheter j’ai pris avec moi «  Souvenirs pieux » de Marguerite Yourcenar ; Je ne lis pas volontiers marguerite Y. parce que j’ai des préjugés : cette femme aurait été de droite, conservatrice. Elle représente une sorte de dix-neuvième siècle dans le vingtième etc. Mais comme je n’ai plus guère d’espoir de comprendre et d’aimer la littérature dite d’avant-garde, je suis ouverte à toutes les possibilités…

Heureusement ces souvenirs n’ont rien de pieux. Les personnages, des nobles belges au début du vingtième siècle sont dépeints souffrant d’une bêtise quasi flaubertienne : le père de Marguerite joueur, dépensier, plein de préjugés, les oncles Octave et Théobald aristocrates désoeuvrés et faibles ne faisant rien de leur vie…la redoutable belle-mère Noémi très lâche cependant…

Le grand mystère c’est que, malgré tout, ils ont engendré marguerite…

J’ai lu le premier chapitre «  L’accouchement » ; c’est vivant d’une lecture agréable et avec un arrière-plan ironique teinté de mélancolie. Les derniers jours de vie de la mère sont rapportés sobrement par le compte rendu d’une feuille de température tenue par le mari de Fernande. Ces notations sont plus pathétiques que n’importe quel témoignage d’affliction.

 

    Plus loin, elle évoque ses ascendants et surtout Fernande, sa mère, dont elle tente de reconstituer le caractère et les états d’esprit à travers les étapes de son existence qu’elle reconstitue. Comme toutes les filles, elle cherche éperdument un témoignage que sa mère a eu son idylle avant d’être prise dans le carcan du mariage et compose la scène : «  … leurs audaces n’allèrent pas très loin, mais fernande du moins a posé sa tête sur l’épaule d’un homme ; elle s’est abandonnée à cette violente douceur qui bouleverse tout l’être. Elle sait désormais que son corps est autre chose qu’une machine à dormir à marcher et à manger, autre chose aussi qu’un mannequin de chair qu’on couvre d’une robe. La suave sauvagerie sylvestre la transporte dans un monde où n’ont plus cours les petites fausses hontes qui la paralysent dans sa pension de famille ». Cette découverte est touchante.

 

Un enfant est né : marguerite ; un autre est mort : pauline.

 

 Armée pour le pire,  j’ai parcouru « Tous les enfants sauf un » de Philippe Forest ; depuis l’Enfant éternel, que j’avais lu, terrorisée, il y a environ dix ans, je mets le nez dans chaque nouveau livre de Forest, même si le propos ne concerne pas le drame qui a eu lieu, comme si je voulais prendre des nouvelles d’amis dans le pétrin.  Même l’essai  «  un roman est-il encore possible ? » paraissait vouloir dire « un enfant (ou « une vie ») est il/elle encore possible ? et je n’avais rien retenu de l’argumentaire ! …impossible de considérer Philippe Forest comme un écrivain de prendre son style en considération. Non. on vient prendre des nouvelles des suites du drame,  on ne peut se tenir à bonne distance.

Et là encore une fois je me surprends à des considérations qui n’ont rien de littéraires ; va t’on nous annoncer qu’on a tourné la page qu’il y aura un autre enfant ? Bien que le titre démente entièrement cette possibilité et que, de toute manière, s’il y a un autre livre c’est qu’il n’y a d’autre enfant que  Pauline l’enfant unique frappée par le mal  dont on nous parle depuis dix ans de telle façon qu’on a l’impression que ça nous est arrivé plus qu’à moitié.

Et l’auteur raconte à nouveau ce malheur d’une façon plus sobre plus ramassée quoique avec tous les détails essentiels que l’on connaissait.

  Il en profite pour dire que le cancer n’est pas une maladie psychosomatique et qualifier d’ignominieuse la théorie de Fritz Zorn qui dans «  Mars » explique son cancer par la névrose, comme si ce cancer était ce que Freud avait nommé en son temps (et qui est peut-être dépassé mais je n’ai pas d’autre mots) une « hystérie de conversion ».  Il prend appui sur les idées de Susan Sontag qui a longtemps lutté contre la maladie. Le hasard existe : la maladie n’a rien de psychosomatique. Eux qui la veulent ainsi cherchent à se protéger  contre  l’absurdité de la maladie ; non seulement elle nous frappe mais elle n’a absolument aucun sens, c’est ce qui la rend insupportable : pour l’humaniser pour donner un sens à ce processus, on l’intègre  aux désirs inconscients  de la personne affectée : c’est moi lui elle qui l’ai voulu…punition ou manifestation des dits désirs par le symptôme.

Rien de scientifique ne vient corroborer ces affirmations.

Il y a du vrai là-dedans ; et pourtant le mal qui affecta  Pauline a frappé fort  à l’âge où les parents songent souvent à une autre naissance. Elle restera une enfant unique, inoubliable, et avoir un autre enfant après elle paraît à ses parents un sacrilège une hérésie, un non-sens, comme si par ce geste on voulait la remplacer.

Il n’est pas question d’être infidèle à son souvenir.

Dans la bibliographie de l’auteur figure aussi «  Erotique du deuil au temps de la mort sèche » de Jean Allouch : ce dernier défend la thèse que  le deuil est inachevable mais non pas qu’il est impossible de changer son fusil d’épaule…

 
par Dominique Poursin publié dans : Récits autobiographiques commentaires (2)    ajouter un commentaire
Vendredi 5 janvier 2007
  Dans quelque station balnéaire reculée, sinistre et sale, une certaine baie des Cochons, «  Ils » avaient planqué   des fusées prêtes à propulser leurs bombes gorgées  d’une  mystérieuse substance  destructrice auprès de quoi la nitroglycérine n’était que du pipi de chat.

 Si loin fussent-elles, dès l’attaque, nous serions carbonisés illico. La fission de l’atome dégageait une chaleur stupéfiante, comme si le soleil nous tombait sur la tête. Nous serions tous désintégrés en même temps que l’Atome. Inutile de faire brailler le tocsin, vain de jouer la sonate d’alarme en ut majeur.
 
 Les « abris anti-atomiques » étaient réservés aux riches et aux puissants. Les jeunes de milieux modestes avaient encore moins de chance d’intégrer ces retraites souterraines que  les nantis. Et ils auraient eu tort de s’en plaindre car les possédants, avec leurs vivres étoufferaient, coincés dans leurs caves de béton. Même le grand costaud qui aurait survécu le dernier après avoir bouffé son précédent semblable et l’avoir fait durer plusieurs lunes devrait s’avouer vaincu. Pas question de mettre le nez dehors avant plusieurs décennies sans brûler vif …La fin du monde  aurait des allures démocratiques.


    Au fromage, mon grand-père athée découpait la tome grise, puis la blanche, et prenait une voix de prédicateur pour annoncer avec emphase que la guerre atomique, c’était si ter-rrible, que perr-sonne n’oserr-ait jamais appuyer sur le funeste bouton.
 Car l’on ouïssait dire  qu’il suffisait d’appuyer sur un vulgaire bouton, comme pour  donner la lumière dans une pièce ! Chaque fois que je pressais un commutateur, si la lueur venant du plafond faiblissait et qu’un grésillement se faisait entendre, pas de doute, c’est que le terrible processus était en marche…Au secours !

Les petits matins de frimas, j’accusais le brouillard hivernal d’être un champignon atomique et m’étonnais d’être encore de ce monde et d’avoir froid.
    Penchée sur mes devoirs de classe, à la nuit tombante, j’entendais des bruits terribles, un raclement, un martèlement : j’avais beau savoir que la catastrophe en question serait muette (Atome atonal) je sursautais : que se passe-t-il ?
Voyons, protestait ma mère, ce n’est que la concierge qui sort les poubelles !
 Demain, serons-nous encore en vie ?
« Il faut prier.» conseillait ma mère.
Dieu nous laisserait-ils mourir si vite ?
 Et le spectacle final, les anges, les trompettes, la Bête, aurions-nous le temps de le contempler à l’aune d’une fin si prompte ?
 
   Puis la guerre froide tiédit, et l’on s’accoutuma à l’idée que la bombe siégeait en attente dans quelque lieu maudit, d’autant plus que les nations devenaient de plus en plus performantes en matière de fabrication d’armes de destruction massive, et qu’elles devenaient de plus en plus nombreuses à en posséder ; l’anxiété se banalisait, l’imagination s’émoussait.
Bientôt La Bombe atomique ne fit plus parler d’elle.
On ne s’occupa plus que des bombes sexuelles.  

par Dominique Poursin publié dans : Récits autobiographiques commentaires (0)    ajouter un commentaire
Mercredi 3 janvier 2007
J’avais huit à dix ans : il était toujours question de la guerre.
 La troisième guerre mondiale.
 Ce ne serait pas n’importe quel conflit armé, circonscrit dans quelques lieux assaisonnés de sang.
 Ce ne serait pas des fusils, des baïonnettes, des tanks et des chars d’assaut.
Ce ne serait pas des commandants des capitaines et des pauvres conscrits sacrifiés comme chair à canon ou héros de la patrie.
 Ce ne serait rien d’aussi humain.
 Ce ne serait rien de semblable à des pleurs, ni à des cris.

 Non : un monstrueux nuage blanc d’une consistance rare, consumerait sans la moindre flamme et en quelques secondes la totalité des êtres vivants qui étaient assez malheureux pour habiter la planète Terre. Il était connu cet incommensurable cumulus sous le nom de « champignon atomique. »e".

 Nul n’en réchapperait. Ni les Communistes (de qui c’était la faute), ni les Américains (tellement irresponsables) ni les Européens (tous victimes, tous complices), ni les Africains (si naïfs avec leurs danses de la pluie et du ventre) ni les Chinois (plus rouges que jaunes), ni les Tahitiens (déjà rongés par la syphilis sous leurs palmiers), ni même les génies de la grimpette qui progressaient à huit mille mètres pour coiffer le toit du monde (ils seraient refroidis.)
 La mondialisation, déjà, opérerait.
Hiroshima n’avait été qu’un modeste hors d’œuvre.
    Le soir venu, à la soupée, la bombe s’appropriait toutes les conversations. Ma mère psalmodiait son effroi. On en avait encore parlé au poste. Tous ces chefs d’état qui ne pensaient qu’à se taper sur la gueule ! Des fous ! C’était pourtant pas difficile d’être raisonnable : Y’avait qu’à nous voir !
par Dominique Poursin publié dans : Récits autobiographiques commentaires (0)    ajouter un commentaire
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