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Musique

Fleur



 













Lundi 3 mars 2008

Lorsqu'ils s'approchent des gros marronniers aux énormes racines agressives, une vieille dame  vêtue d'une longue robe rose à dentelle leur lance des imprécations tout en rajustant un châle blanc très sale sur ses épaules voûtées où pendent de longues mèches mal retenues par des rubans défraîchis. Elle profère des menaces grommellements, jurons. D'un grand panier à roulettes, sortent d'autres pièces de linge, d'autres dentelles fanées, flétries, peut-être rongées par les rats.

 "C'est la Folle de Chaillot, » murmure Zola, épouvantée

La Folle de Chaillot : son nom s'inscrit en toutes lettres sur l'encart publicitaire collé sur le kiosque non loin d'elle. Une personne célèbre, forcée d'habiter dans la rue, et qui campe en face de son nom sans y prêter la moindre attention !

Zola ne comprend pas. Noé lui explique que ce nom affiché en divers endroits et en très gros caractères signifie qu'elle est recherchée par la police, ce qu'elle ignore ; elle ne connait pas davantage  le nom par lequel on la désigne puisqu'elle ne sait pas qu'elle est folle. Zola s'enfuit tandis que  Noé rit aux éclats. Il rattrape sa sœur près de la Porte d'Asnières, devant la vitrine de la grande pharmacie, une des préférées de Maman. De l'autre côté du boulevard, sont dressés les tréteaux, les tables en bois, où les commerçants proposent leurs marchandises, mercredi et samedi.

 Ils crient fort, et Maman les surpasse, leur vociférant qu'ils devraient se taire, que leurs poissons, leurs légumes sont empoisonnés. Elle en achète tout de même.

 Zola indique du menton le panier à roulettes. 

La Folle de Chaillot reçoit ! une collègue grande, vêtue de tulle noire et nu-tête la regarde s'enduire le visage de pâte et de poudre, et  se peindre les lèvres d'un rose luisant. Elles se mettent en quête d'accessoires dans le panier, des rubans pour améliorer la mise et un flacon pour humecter correctement leur gosier.

" Son amie s'appelle la Thalidomide, annonce Noé, et il épèle le mot pour Zola.

"Comment sais-tu que c'est son nom?"

Noé l'a lu dans Paris-Match, le magazine auquel on est abonné. Un titre : " Les Ravages de la Thalidomide" l'a saisi : Des corps d'enfants mutilés. Le drame avait lieu à l'hôpital. La Thalidomide, probablement une infirmière, baissant la tête, moins fière qu'aujourd'hui, pleurant ses forfaits.

Noé ne croit pas qu'elle puisse être réellement descendue dans la rue auprès de l'autre, il n'est  même pas sûr que ce soit une femme. Seulement le nom lui convient et il peut être utile de baptiser les gens si personne ne vous dit rien de pertinent à leur sujet. 

. " Tiens v 'là des mômes. On en fait encore?

-C'est la vie, dit la vieille en dentelle

-Tu veux dire que c'est la mort.

-Filez les gosses. Nous zieutez pas comme ça."



par Dominique Poursin publié dans : Chagrins d'école commentaires (0)    ajouter un commentaire
Dimanche 2 mars 2008

  Zola sort de la poche de son manteau un chaton en guimauve enrobé de chocolat, le porte à ses lèvres. S'approchant, Noé tire avec sa langue et ses dents sur la sucrerie à moitié rentrée dans sa bouche à elle. Elle avale le tout, il  s'aventure, fait jouer sa langue.

Tout-à-coup Zola fait demi-tour, pointe l'index, vers le mur d'angle qui mène à une rue adjacente au boulevard. 

- OAS ? Qu'est ce que c'est ?

 -Je te l'ai déjà dit..." Il hausse les épaules, incertain (Où Asphyxient les Sortilèges? n'est  pas ce que Zola veut entendre.) Il développe un autre sigle : "L'organisation des Assassins": Quand ils ont capturé un piéton, ils le torturent  et le tuent. »

La substance utilisée pour écrire les trois lettres s'étale en noirceur  dégoulinante mais sèche au toucher. L'inscription n'est pas neuve, on peut la lire sur d'autres pans de mur. Est-ce que la bande de malfaiteurs les attend quelque-part?

Noé lui dit que dans la Seine, de nombreux  cadavres flottent, phrase qu'il a dû lire dans un vieux Paris-Match ou entendre à la radio.

Zola a déjà vu la Seine, et elle sait que ce fleuve traverse Paris. Mais ça lui parait  encore bien loin...

 « Qu'est-ce que la torture?

" On te fait atrocement mal jusqu'à ce que tu parles. L'eau, la roue, l'écartèlement, l'électricité,  et le gril

" Si je parle... de quoi?

-On te somme de dire la vérité, sinon tu meurs dans de terribles souffrances.

- La vérité sur quoi?

-N'importe : tu dois parler en disant : voici la vérité. On te répond que tu mens. On continue de te torturer. Tu insistes : c'est la vérité que je dis. Et eux de te faire mal encore et encore... Alors, ouais... je vous ai menti ;  tu change de vérité. Peu leur chaut. Et on continue! S'ils sont sympathiques, ils t'autorisent à te tuer, mais d'ordinaire  ça dure jusqu'à ce que tu meures".

 Zola se met à pleurer, annonce qu'elle se plaindra à Maman.

 Elle s'arrête devant une vitrine, pour  admirer les microsillons, exprime son plaisir à la vue du  beau chien-loup à côté d'un haut-parleur qu'elle  croit en or... Très vite, ils se sauvent ayant aperçu deux gendarmes avec des bâtons.

 "Pourquoi nous?" demanda Zola.  

Nulle réponse. Noé ne sait pas qui en veut, à qui, ni pourquoi.

par Dominique Poursin publié dans : Chagrins d'école commentaires (0)    ajouter un commentaire
Samedi 1 mars 2008

Afin de les surveiller,  elle  se poste  là-haut derrière les vitres. 

Anxieux et raide  comme un débutant, l'œsophage noué, il tient serrée la main de Zola, ses doigts enlacés dans les siens.

 Ils doivent traverser le boulevard, obliquer à gauche, et franchir encore une grande artère pour gagner l'école. Une école de rien du tout. Pas l'Ecole Alsacienne, pas l'Ecole Boulle, ni l'Ecole Choc, mais la Daube, certainement.

Il subit sa déchéance et  vit en marge. Zola et lui sont des passagers clandestins de la vie, ils voyagent dans la soute à bagage, dans la salle des machines, se déplacent dans les endroits cachés et les recoins, parcourent, invisibles, les lieux publics.

 

  Rouge ? Maman dit tu te méfies de l'apparente sécurité du rouge, lorsque les feux changent du vert au rouge, la plupart des voitures continuent sur leurs lancées, pour s'engouffrer sous le tunnel, insouciantes d'un vulgaire signal et de  deux enfants. Même lorsqu'elles s'arrêtent, le risque demeure. Certaines déboulent d'en face. Il reste également une enfilade, une sorte de couloir extrêmement pervers par où un petit Berlingot, une moto, un cycle quelconque peut se glisser qui  nous percutent aussi bien que les véhicules de bonnes dimensions. Sur le bord, caressant nerveusement la menotte de Zola, Noé se figure Maman veillant à sa fenêtre là-bas et il hésite à gagner l'autre rive.

 Maman craint de vous voir en bouillie, évoque souvent les corps endommagés, disloqués, sanglant, les hurlements, de sirènes, la disparition de personnes qui, une fois mortes, manqueraient, qui une fois handicapées, manqueraient aussi tout en étant de trop.

 

 Vert ? Aucun véhicule en vue, mais le libre accès aux piétons ne permet pas une traversée sans risque ; la chaussée est vide, le bolide ne va pas tarder à se ruer sur les malheureux.  Sans parler de ces autos qui confondent les feux, ralentissent au vert, et accélèrent à l'orange, devenu bientôt rouge.

 Orange ? Le pire ! Aucun conducteur ne réagit de la même façon à la vue de la couleur intermédiaire, ambiguë, traîtresse,  ni chair ni poisson. Pas question de se lancer dans un trajet périlleux.  Un chauffeur bien intentionné  ralentit à l'orange, mais la moindre saute d'humeur le fait accélérer brutalement et broyer tous les corps à sa portée. 

Et de nouveau le rouge est mis: Une seule rangée de voitures s'est immobilisée. Il reste beaucoup de place pour le chauffard qui va contourner cette rangée. Et les fous qui se trompent de sens! Et les chiens, les lièvres, les tortues qui peuvent apparaître sur la chaussée, jamais dans les clous, plongeant promeneurs et conducteurs dans la perplexité et abolissant leurs réflexes.

" Qu'est-ce qu'on fait là ? Nous seront en retard par ta faute.

.-Mais oui, on y va. » Il ne faut pas se mettre à courir, il faut partir à point. Mais ne rêvons pas : Aucun moment n'est propice à la traversée, surtout pas le rouge. Feu rouge n'est pas Mer Rouge, et nous ne sommes pas les Hébreux.

 Zola  menace  elle le dira, alors, il l'entraîne, traverse à toute vitesse, sans savoir de quels feux il brûle.

par Dominique Poursin publié dans : Chagrins d'école commentaires (0)    ajouter un commentaire
Vendredi 14 décembre 2007

La famille partit en vacances avec les grands-parents et la nouvelle institutrice, Geneviève. Celle-ci avait divisé les quelques cinquante leçons de lecture d'un manuel, utilisant la méthode Boscher, (syllabique) pour coïncider avec les trente et un jours.
Nous étions installés dans une petite station balnéaire de la Loire-Atlantique. La villa de Saint-Brévin se situait aux confins de la Vendée, à la porte de la Bretagne. Elle avait nom «La Langouste».lalangueoust. Des langoustes, je n’en vis guère sur la plage : l'activité des chantiers navals de Saint-Nazaire se déployait sur la rive d'en face : grues, cheminées, portions de ciel noir. Des ombres grise et fuyantes se nichaient dans les anfractuosités des rochers et fuyaient à l’approche des humains.

Je récitais mes leçons tous les matins et pouvais aller à la plage l'après-midi, le plus souvent avec Geneviève, Philippe et le bébé.

Je me répétais des lettres et des syllabes toute la journée, les buvais avec l'indigeste chocolat au lait concentré, les mastiquais en même temps que la viande à midi, les retrouvais dans le potage du soir. A la plage, on ramassait les pommes de pin, on cueillait de petits œillets odorants, Geneviève donnait le biberon au bébé et lui parlait d'une voix douce, de sorte qu'il ne vomissait pas.
Tout devait être su par cœur, par cœur, par cœur. Geneviève, un peu choquée par l'attitude de Maman, osait parfois prendre la défense de son élève : Elle fut congédiée, et disparut après le trente et un…

Un homme s'ennuyait, qui tournait tout autour de la villa, comme un détenu dans la cour aux heures de promenade. C'était  Grand-père. Son béret toujours plus enfoncé sur sa tête, ressemblait à une galette. Il portait un pull-over à motifs jacquard, que les femmes avaient tricoté. Il se plaignait du chandail trop fantaisiste et des occupations trop monotones : " Que peut-on faire ici? Il n'y a rien à visiter! " Maman répondait : " la plage, l'eau de mer, l'iode, la santé, on profite!".

Quelque temps plus tard, la famille terminait ses vacances à Louins dans l'Heur. J’aperçus le manuel de lecture posé sur l'herbe et l'ouvris avec crainte, persuadée d'avoir oublié mes leçons.
Je dépassai les pages maudites tant de fois récitées : il y avait un au-delà des leçons. Le premier s'intitulait : "La Petite poule rouge". Comment une poule pouvait-elle être rouge? Une volaille n’est-elle pas noire, blanche ou rousse ?
Page suivante, le loup Ysengrin se faisait attacher un seau à la queue pour pêcher, suivant les conseils de Renart. Il attendait, l'hiver venait, l'eau gelait autour du seau et de la portion de queue qui trempait. Renart riait. Je ris à mon tour.
Les adultes s'approchèrent, me firent relire tout haut ce dont je venais de prendre connaissance.

Je savais lire ! c'était un miracle. Le premier, le dernier.

 
par Dominique Poursin publié dans : Chagrins d'école commentaires (1)    ajouter un commentaire
Mercredi 12 décembre 2007

Juin arriva. La Montessori fit accompagner mon départ d'un discours où perçait la note du scandale. Haute, droite, jamais elle ne pencha le bloc monolithique de sa personne, pour se plaindre à Maman de ma conduite. Je n'avais même pas appris à lire! Cela m'étonna, je ne savais pas au juste ce que qui m’était demandé. Rien n'était imposé aux élèves. S'ils n'avaient pas envie de travailler, ils jouaient, et tout travail était également présenté comme un jeu. Cette liberté faisait partie d'une pédagogie avancée. Je n'avais aucune excuse, on m'avait bien reçu, on m’avait témoigné de l'affection, on m’avait proposé des activités, on avait tenté de m'intéresser.

Je n'avais pas du tout compris ce qu'on attendait de moi. Sachant qu'on m'envoyait à l'école parce qu'à la maison je ne faisais que crier, pleurer, me cacher sous les meubles, les enfants nés après moi pâtissant de cet exemple déplorable, sans compter que la surveillance opiniâtre de Maman pour éviter les catastrophes, sa recherche incessante des bons médicaments l'occupaient tout entière.

 

 Et puis le verdict tomba. Il aurait fallu savoir lire. « Elle a déjà six ans » disait la Montessori d'une voix rêche.

Les grands hommes disent: j'ai toujours su lire, je ne me souviens pas d'avoir appris. Avant même l’âge des souvenirs, ils lisaient. Jean-Jacques qui lisait avec son père. Marcel, qui assistait tous les jours à la classe de son père. Sans effort ni ennui particulier, il sut lire à la fin d’un trimestre.

Si c'était Maman qui payait les frais de scolarité, elle n'en avait pas pour son argent. Toutefois Maman ne se sentait pas dans son droit : elle ne faisait pas partie des nantis qui peuvent réclamer. D'autre part, elle n'attendait rien de cette école sauf qu'on la délivre quelques heures par jour d'un fardeau encombrant. Elle s'énerva, se sentit accusée, joignit ses plaintes à celle de cette femme, promit et jura qu'elle allait réparer le dommage causé. 

Elle recruta une jeune fille blonde aux cheveux longs. Et fit tomber la sentence : " Il faut que tu sache lire dans un mois, le 31 juillet au plus tard avant minuit. Sinon… »

Je ne me vis pas exister encore au-delà de ce trente et un. Il était impossible que je susse lire à cette date. Mon histoire pleine de bruit et de fureur ne pouvait que s'arrêter là.

par Dominique Poursin publié dans : Chagrins d'école commentaires (1)    ajouter un commentaire
Lundi 10 décembre 2007

Jean ou Jeannot Lapin, un jour l’un, un jour l’autre, était davantage qu'un garçon, moins et plus à la fois. C'était une créature déjà en marge. Parfois les créatures de la marge risquent de tomber du cahier dans le décor et de perdre le support de la page; on ne sait ce qu'il en advient.

Je me tenais souvent aux côtés de cet enfant-là qui portait des pantalons longs au temps où les petits garçons étaient le plus souvent en culottes courtes, été comme hiver, à l'exception de ceux qui allaient aux sports d'hiver et portaient des fuseaux. Jeannot avait de l'élégance à ne pas exhiber ses genoux. Peut-être avait-il quelque chose à cacher. Ses cheveux étaient incroyablement longs, flottant jusqu'au milieu du dos. Quelquefois ils étaient tressés. Il portait un long tablier bleu- marine qui avait un peu l'air d'une robe. Il expliquait volontiers que s'il avait été gentil, sa mère l'habillait en garçon et l'appelait Jean. Dans le cas contraire, elle lui passait une robe et il assumait un rôle de fille, affublé alors du sobriquet Jeannot Lapin. Il lui arrivait également de porter une queue de cheval qui ne lui seyait pas. Il arrivait en classe tantôt "fille", "tantôt garçon ". Il était fier de sa condition, nullement timide, bavard même. Utilisant des intonations curieuses et sachant même ventriloquer, il savait trouver des auditeurs, et lorsque ceux-ci faisaient défaut, c’était moi qu’il irriguait de ses bavardages. Personne ne le fréquentait sérieusement. Le jour où il disposa de la trousse, je me vis contrainte de me fâcher avec lui. La Montessori l'ignorait, alors que j’endurais des châtiments répétés et humiliants (On m'envoyait souvent chez les Petits de deux trois ans pour me punir de je ne sais de quoi).

 

Sans doute Jeannot était-il très malade (On est souvent tolérant avec eux).

Avec Jeannot, on ne se battait pas. On lui donna simplement la trousse. Il se comportait comme si elle lui avait toujours appartenu et qu'il venait juste de la retrouver. Princièrement.

 
par Dominique Poursin publié dans : Chagrins d'école commentaires (1)    ajouter un commentaire
Samedi 8 décembre 2007

    Lorsque j’eus cinq ans, on me conduisit à l’école chaque matin au pas de course. Maman l'appelait l'« école Montessori » parce qu’on y appliquait les méthodes éducatives de cette dame. Le nom réel était sans doute « Cours Bernard Palissy ».

On traversait deux boulevards extrêmement dangereux (Pereire et Berthier) et dès la rue Eugène Flachat, j’avais envie de pleurer...

"Je te préviens, tu n'as pas intérêt à…Sinon…".

C'était déjà ma troisième école. Je me souvenais des précédentes, d'avoir fait des taches d'encre sur de petits cahiers quadrillés, dessinés des bâtons brisés, des lettres tremblotantes. J’avais réussi une fois à me faire mettre au piquet, après maints efforts pour parler haut et troubler l'ordre, afin que mes camarades s'intéressent à moi. Sans résultat durable. Des instituteurs se plaignaient à Maman de mon comportement. Elle faisait toujours écho d'une voix tranchante : " Oh, je sais très bien…" et promettait le châtiment, la reprise en main.

A l'école Montessori il y avait trois sections. Je fus admise chez les Grands.

Le matin, chaque élève devait choisir son atelier. Je n'en choisissais aucun, craignant de déranger ou d'être dérangée, et jugeant que de toute manière ce serait infructueux. Je n'étais attendue dans aucun de ces groupes. Je cherchais juste un petit coin où me dissimuler. Cette attitude provoquait l’apparition d’une institutrice ou d’une assistante maternelle. Je la suivais et fréquentais toujours le même atelier, en me livrant à la même activité : compter.

 

En fin d'année, je ne connaissais toujours pas l'atelier de lecture. L'institutrice qui présidait à ses destinées, était une grande femme osseuse, rigide, toute droite, vêtue d'une robe anthracite rectiligne : lorsqu'elle s'approchait, c'était un pan de mur sombre qui s’avançait vers vous, implacable comme une déferlante. Votre souffle en était coupé.

 

Cette personne dirigeait l'établissement. Elle m’avait assez vite repérée. Je n'avais jamais de matériel de classe ni règle, ni crayons… ne parvenais pas à me procurer une simple trousse d'écolier. Tantôt je n'osais en demander une, tantôt je l'avais déjà perdue, si ce n’était un autre écolier qui s’en était emparé. Selon son humeur, Maman ne voulait pas en acheter une autre. Elle avait déjà donné, ou ne voyait pas l'utilité de cet accessoire dans une classe maternelle.

 

La jeune institutrice qui venait me chercher chaque matin était elle aussi passablement effrayée par la Montessori, et passait beaucoup de temps à ramasser tout objet traînant à terre pour le fourrer en hâte dans un casier quelconque. Il lui advint de trouver une vraie trousse, avec un contenu adéquat, une trousse inemployée, une belle trousse qui consistait en une petite boîte rectangulaire, de couleur jaune, citronnée et ensoleillée. Je regardai cet objet qui devait me sauver, et son contenu que l'on examina : gomme, crayons noirs, couleurs, taille-crayon brillant, règle plate et graduée, autant de trésors sortis d'un coffre. La jeune femme blonde serait très heureuse de me l’offrir. Un instant d'hésitation rendit possible et même effective la disparition de la trousse que d'autres mains avaient furtivement et prestement saisie avant les miennes.

 
par Dominique Poursin publié dans : Chagrins d'école commentaires (1)    ajouter un commentaire
Vendredi 15 juin 2007

Le personnage en costume bleu-nuit qui cède passage à l'aurore, membre de gauche de ce jury, avait l'air épuisé, mais avec cette avidité tranquille et patiente de ceux qui attendent leur proie. Son absence vigilante écrasait  le malheureux garçon. De tout l'exposé, de tout l'entretien il ne pipa mot (c’était réglementaire)  tout en conservant l'aspect inquiétant d'un Roderick Usher qui cherche à entraîner  quelque infortuné  dans un caveau.

 Au milieu se dressait le Président du jury, forte carrure, des traits qui évoquaient impitoyablement un chien un peu rustre mais capable de venir d'une porte infernale. A la qualité de son silence, on sentait qu'il se retenait d'aboyer. Le troisième compère, à droite, vêtu d'un blouson d'aviateur, l'œil trop bleu, la coupe en brosse, jeune , avait tout de l'officier nazi frais émoulu des jeunesses hitlériennes et conquérantes. Il ne faisait rien d'autre que d'être secoué, mécaniquement semblait-il d'un fou rire presque silencieux, dont les accès explosaient comme de petits obus. Ceux-ci ne cessèrent pas avec la fin de l'exposé, ni pendant l'entretien. Payait-on des individus pour déstabiliser des candidats au moyen du fou rire? On disait qu'un membre de jury n’était guère rétribué. Peut-être certains percevaient-ils des indemnités supplémentaires pour tenter des procédures plus intimidantes que l’ironie et l’indifférence.

 L’étudiant  décida d'être gai. Même fit-il une diversion imprévue en évoquant le quatuor " La Chasse" Mozart. L’extrait " Chasse avec le roi", au reste, n'avait rien de sinistre, l'orage était encore loin.

Las! Le Ricaneur se mit à glousser de plus en plus violemment, sans s'étrangler, c'était donc bien une feinte, Roderick à l'autre extrémité semblait devoir s'affaisser d'un instant à l'autre sur le pupitre en face de lui, tant sa pâleur augmentait, et les yeux de Cerbère s'agrandissaient et roulaient dans leurs orbites. Peut-être ce quatuor n'avait-il pas encore été composé en 1787, songea  l’étudiant égaré, et cela n'arrangeait pas son affaire!

Et de quel droit établissait- il comme une évidence que Chateaubriand aimait Mozart ?

En quelle année  le vicomte FR de Chat  évoquait-il cette première rencontre avec  l’un des derniers rois de France  devant un chevreuil abattu ? En quel lieu et dans quelles dispositions?

Comme le doute s’infiltrait en lui, il en revint à sa première idée, et termina, comme l'espérait-il, Saint-Just commence, en commentant la vanité et l'aveuglement d'une société incapable de comprendre qu'il n'y a nulle justification à l'existence de la monarchie.

Il était prêt à réclamer la tête du roi.

 L’étudiant était révolutionnaire dans le passé. Pour le présent, et même pour les années 70 déjà loin, il n'avait jamais cherché à appartenir à un groupe politique ou à un parti. Il n'y voyait aucune raison, ses intérêts personnels ne coïncidaient jamais avec ceux d'un groupe. Il aurait sans doute œuvré pour qu'il soit interdit de renvoyer les gens comme lui de leur travail, au bout de quelques mois ou d'un an, mais il ne connaissait pas de " gens comme lui".

Cependant qu'il réclamait des têtes déjà tombées (mais peut-être pas pour lui), Cerbère fulminait toujours davantage en silence et Nosferatu supportait vaillamment les ampoules électriques mêlées, à un rien de jour, pénétrant avec parcimonie dans cette salle de classe aux rideaux tirés. Mathieu était un des derniers candidats. Des cachets d'aspirine devaient être à tous les quatre leur plus secret désir non exprimé.

Pendant l'entretien, Cerbère aboya en français moderne : Pourquoi cette interprétation symbolique? Croyez-vous vraiment que Chateaubriand ait voulu dire cela?  Le jeune homme concéda que  l’écrivain probablement non, mais le narrateur certainement.

Comment, le narrateur? Quel texte avons-nous devant les yeux? Une autobiographie! Cela n'empêche, le narrateur est toujours un autre.

Finalement l'inconscient du gentilhomme breton fut convoqué : c'était ça qui parlait à travers le narrateur, malgré lui.

Puis  l’étudiant  parla de la minceur du propos dans ces deux pages. Est-ce qu'on écrit pour raconter une partie de chasse au déroulement fort banal? Il fallait qu'il y eût un propos sous-jacent. La chasse suppose une mise à mort. Celle-ci ne saurait se réduire à un chevreuil.

Eh bien bougonna le Cerbère il existe des pages sans prétention, le plaisir d'écrire, le plaisir du récit.

 Il  trouvait que ce n'était pas suffisant.

Insuffisant pour quel usage, pour quelle lecture? La sienne fut trouvée quelque peu inadmissible.

Et pourtant, il fut admis. Au moment d'arriver vers ces messieurs, il avait obtenu tous les points nécessaires. Le jury ne jugea pas la faute assez grave pour réclamer l’éliminatoire zéro. Il était rare qu'on se lance dans cette procédure. Cerbère, censé garder la porte de l'Enfer, se trompa et en livra l’accès  au malheureux candidat.


par Dominique Poursin publié dans : Chagrins d'école commentaires (0)    ajouter un commentaire
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