Lorsqu’il hérita, il s’empressa de vendre le château familial, humide et fruste forteresse qu’il haïssait, pour la remplacer
par un grand manoir qu’il lui incombait d’aménager à son goût. Ces dispositions étaient de la plus haute importance, car, jeune encore mais spleenétique avéré et las de puis
toujours, il envisageait de rester la plupart du temps cloîtré sans pour autant céder à l’ascétisme.
Or, il se passa un fait curieux dans les premiers temps :
Jean Des Esquintes fuyait son futur logis, tout en s’épuisant en achats destinés
à l’embellissement de sa retraite.
Aucun antiquaire désuet, aucun marchand d’orviétan, aucune caverne d’Ali baba,
aucun négociant cultivant l’étrange et le suranné dans le choix de ses marchandises ne fut oublié par le triste
héritier que poursuivait une obsessionnelle quête de beauté.
Sachant que dans l’agencement des couleurs et des tissus
la plus petite erreur la moindre fausse note l’irriterait jusqu’à l’agonie, il eût été dangereux de se tromper.
Dire que sa vie ou celle des gens qu’il croisait en dépendît, serait à peine exagéré. Sans
relâche, son esprit et ses sens étaient travaillés de savantes combinaisons en matière de coloris.
Son goût exercé le portait aux dérobades des teintes fondues et
distillées.
Le caractère languide de ses humeurs avait beaucoup pesé dans l’aménagement de ces territoires
particuliers que sont les lieux privés que l’on réserve à l’épanouissement des plaisirs des sens.
Les soirs de liesse, Les invitées qu’il
introduisait dans son petit salon, étaient priées de ramper sous une tente pour y subir les derniers outrages ; elles se coulaient
dans un fragile enclos de tissu, ravies à la vue de peaux dont le grain et la textures brillaient de toutes les ruses d’un
exotisme raffiné, enchantées par les formes et contacts subtils des décors, persuadées d’être
vénales et ne doutant pas d’être courtisées par un amant d’élite.
Que de plaisir n’eurent-elles point à admirer les détails de leurs lascifs ébats un millier de fois reflétées dans les miroirs
complices que leur hôte avait disposés en maint endroit. !
Et pourtant …Assez enclin à goûter les compliments bien mérités que lui valaient ses
arrangements, c’est sans déplaisir qu’il voyait s’éloigner au petit matin une fille qui se souviendrait davantage de la mise
en scène, du décor, et des avantages pécuniaires que des prestations amoureuses dispensées par un hypocondriaque valétudinaire, qu’une
enfance confite en mélancolie rendait inexpert au déduit.
Lorsque l’après-midi touchait à sa fin, émergeant d’une pâteuse ivresse, il se complaisait
à arpenter seul son boudoir rose, à se mirer dans ses glaces, d’abord nu puis vêtu en prince, ensuite en mendiant, se lassant tous les jours un peu
plus de son image réfléchie jusqu’ à l’incommensurable dans le jeu des miroirs.
Parfois, saisi d’un curieux vertige, il se prenait à dessiner du doigt
quelque figure obscène dans la fine couche de poussière couvrant la surface d’un guéridon en bois de camphrier, ressentant jusqu’à la
nausée son insatisfaction.
Il n’était pas rare, alors, qu’il dépendît du plafond la cage dorée où roucoulaient deux inséparables, ses seuls
hôtes permanents, cage qui occupait la place d’un lustre, et en chassât les innocentes bêtes, qui s’en allaient se réfugier dans une pièce quelconque et
qu’un domestique venait lui rapporter le lendemain.
Enfin seul, il faisait « cinq contre un », plutôt cinq fois qu’une, ayant soin de ne
point tacher ses tapis et se laissait visiter par un sommeil sans rêves.
Au réveil, séduit à nouveau par le charme de son salon, il songeait à de futures délectations et
prenait en horreur le personnage grossier et infantile dont il avait, un peu plus tôt, endossé les vils emportements.
En effet, Des Esquintes avait l’heur de transmuer en imaginations fécondes ses pitoyables humeurs et la haine rancie et feutrée tapie
au fond de ses entrailles ; mais comme on l’a abondamment suggéré, il occupait la majeure partie de son temps à déshabiller en rêve des créatures du
sexe, en quoi il ne se distinguait guère de ses acolytes.
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Mercredi 16 septembre 2009
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Par dominique
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