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Images Aléatoires

Musique

Fleur



 













Samedi 13 octobre 2007

Papa se plaignait d’être mal fichu. Mal ? Non. Bizarrement fichu. Il se raclait la gorge, à l'extrémité de la table ou il présidait., une place enviable, mais de laquelle il devait légèrement pencher le cou et tourner la tête vers la droite pour jouir de la vue qu'offre l'écran du téléviseur, où s'agitent des images.. Stéphane tournait la tête vers Caroline, pour éviter le face à face avec l’écran, ayant récemment fait part de son intention de mépriser cette émission du dimanche, faite de variétés, sports, bavardages, ainsi que du film le plus souvent vieux et sentimental.

Papa toussa et éternua. On voulut bien remarquer : " T'es pas en forme? " et il se mit à faire la figure. protestant qu'il n'avait jamais été malade, et les toussotements reprirent, finissant par aboutir à une phrase pas tellement inconnue de la famille : " Moi ( il disait "moi "en plusieurs occasions, notamment pour informer qu'il avait été enfant de chœur, ou quasi-champion de football), moi, à l'âge de cinq ans, j'ai attrapé la diphtérie…

- Le croup : le croup, voyons! " Diphtérie" ne rend rien.

-C'est vrai, approuva Caroline, "diphtérie "fait un peu "Science Nat".

-Vous allez bien me laisser continuer ? Josette! Ils …"

Ils baissèrent la tête vers leurs assiettes où une dizaine de rondelles de tomates persillées s'empilaient.

" Donc, c'était la diphtérie. Eh bien, j'étais tout noir…

-Ah non ! Comment veux-tu faire admettre ça ? T’étais cyanosé, le teint commençait à prendre une vilaine couleur violacée.

-le docteur a dit à ma mère : Il est perdu, il sera mort dans une heure.

-D'habitude, tu dis quatre. Quatre heures.

-Et alors? fit Caroline, se tournant vers lui.

-Est-ce que tu es mort?" s'informa courtoisement Stéphane.

Il haussa les épaules : " Eh bien, vous me voyez!"

C'est à force de le voir qu'ils ont eu l'impression que les meubles bougent et se déplacent. Dans l'appartement, Stéphane le croisait assez souvent, cheminant dans le couloir, gagnant la cuisine avec un sourire traqué, écartant les battants du placard ,avec beaucoup de précaution, et allongeant le bras vars une boîte en métal contenant des gâteaux secs. Maman surgissait de nulle part comme le destin qui s'abat sur les âmes malchanceuses, pour le morigéner .L'ombre s'éloignait alors sans la gourmandise espérée, rampait jusqu'au salon, se fantômisait sur un siège, attendait une meilleure occasion.

 Ce jour- là ils affrontaient le dur festin dominical, la table regorgeait de nourritures, de plats de toutes sorte. Stéphane regrettait d'avoir de l'appétit. Chaque fois que Maman déposait un plat sur la table, elle s'enfuyait vers la cuisine :" Vous me raconterez, dit-elle, faisant allusion à ce qui défilait sur l'écran, mangez ma pâture. Ne m'attendez pas."

Paul se confectionnait des tartines avec du pâté de foie.

Avant toute ingestion, un accès de religiosité fit Stéphane se réciter mentalement un poème de circonstance, il faut et il suffit que le contenu de l'assiette soit encore intact : " Un soldat se lève et crie: "Je suis le Brie/ Un autre : " Je suis le gruyère/Lebfèvre, Keller/ Je suis le roquefort/ ça s'ra not' mort…"

Ils s'attelèrent tous à leurs agapes. Stéphane commençait à s'ennuyer ,jeta un coup d'œil sur l'écran. Déjà, le film : Humphrey Bogart monte en avion.

Lorsque Maman revint avec un grand saladier de frites, elle se montra satisfaite de la masse de nourriture ingérée. Manger était la meilleure chose qu'ils puissent faire. Ca les guérissait presque d'être ce qu'ils étaient ou n'étaient pas.

Caroline chuchota à son frère de raconter la suite de Lohengrin.

 

Stéphane avait emprunté le Lohengrin de Wagner à la discothèque : lui qui n’écoutait ordinairement que des variétés internationales, avait reçu le choc de sa jeune vie. Depuis lors, il se le récitait avec enthousiasme.  Manquant d’expérience musicale, il appréciait surtout les paroles : un chevalier mystérieux chevauchant un cygne, épouse une femme se voit rappelé à l’ordre par une autorité énigmatique et s’enfuit sans avoir seulement dit son nom.

Il se rappelait son histoire ou l'inventait au fur et à mesure des besoins supposés.

" La suite est connue mais par bienséance, on évite de la dire : c'est le troisième cycle de la chevalerie céleste ou la Malédiction du .Chevalier au Cygne, celui que Lohengrin évoque d'une voix brisée : " Der Schwann! Der Schwann!". Deux mois après son départ, Elsa, remise de son évanouissement, découvre qu'elle est enceinte. On admettra qu'elle n'était pas vraiment morte. Seule, éplorée, elle reste en compagnie de son jeune frère qui lui a été restitué , ce qui ne lui agrée guère."

Caroline jeta un petit rire perfide : " Mais, elle l'aimait, ce frère!" Bogart, l'air grave, salua sa bien-aimée, une dernière fois. L'avion décolla de la piste d'atterrissage. La mission était complexe; le temps inclément.

" Elle fut accusée de l'avoir tué- c'est insolite, ce type d'accusation. Mais n’oublions pas Ortrude : Ortrude gît dans le cœur d'Elsa… un fils et une fille lui naissent. Elsa croit que son ami l’a appris. Tout ce qu'elle connaît de lui c'est qu'il est supposé tout savoir. Elle attend en vain qu'un signe se manifeste du côté du Graal.

-Ont-ils eu le temps d'avoir des enfants, vraiment?

-Il faut imaginer que dans la chambre nuptiale, il leur est arrivé d'être hors du temps.

-Que fait le vieux roi?

-Il envoie des émissaires qui se perdent, qui ne reviennent jamais. Les années passent…

-Qu'est-ce que   toutes ces messes basses?" se plaignit papa qui venait de décliner l'offre qui lui était faite d'une cuisse de poulet.

Ils avaient parlé un peu fort. Maman aiguisa ses yeux de furet qui les transperçaient. Elle n'aimait pas les voir parler d'un air confidentiel. "Et moi, je peux pas savoir?" Humphrey Bogart haussa le sourcil droit. Aurait-il fait une fausse manœuvre? "Ortrude qui gît dans le cœur d'Elsa, cherche à se venger. Elle va transformer l’innocent héritier du chevalier en serpent au venin mortel. L'enfant, atteint par le sort, se cache dans la forêt profonde. Il garde suffisamment de conscience pour souhaiter qu'on lui arrache la langue.

-Et mes frites? "Maman s'agitait tandis que papa grommelait: " Vous en parlerez plus tard de vos petits amis, on mange !".

Les conditions météorologiques se détérioraient : Bogart jeta son mégot et l’écrasa d’un geste agacé. Du dehors, on   vit son véhicule se mettre à tanguer dangereusement.

" Et la fille, que lui arrive-t-il?

-Ortrude ne s'occupe pas de la fille, convaincue que les femmes sont de toute manière tenues éloignées du Graal."

Maman lança des "ça ne te plaît pas?" en réponse à des raclements de gorge. On entendit : "Messie, messie" livré d'une voix quelque -peu étranglée. Les enfants répétèrent la même phrase tour à tour, Paul le premier segment, seulement. Le petit appareil secoué, ballotté par des vents contraires fit fuir Maman dans la cuisine : " j'ai peur, je m'en vais, je ne veux pas voir. Vous me direz s'il y a des morts".

" Bien entendu, Elsa n'a jamais parlé à ses enfants de leur père…

-Ah, la traîtresse," fit Caroline. Bogart tentait de redresser son appareil qui aurait déjà dû avoir piqué du nez vers le sol. Le fond de l'air était grave et le regard plus très frais…Stéphane haussa le ton: " La fille, nommée Walda, apprend la vérité que son oncle lui révèle."

-Son oncle?" Caroline et Maman revenue, avaient parlé avec un ensemble parfait.

" Son oncle Gottfried, le frère que Elsa…supporte.

Walda et Gottfried partent dans la forêt à la recherche de l’infortuné serpent qui se sauve en les voyant, car le charme dont il est atteint lui donne une irrésistible envie de mordre."

Maman s'éloigna avec un grand plat supportant des morceaux d'un gigot d'agneau et le ciel s'époumona à rugir furieusement sur le petit avion courageux, mais peut-être saboté par des ennemis et qui n'avait plus guère de réaction. La foudre tordit l'appareil et lui fit faire des bonds, les éclairs arborescents à droite, sinueux à gauche, trouaient le ciel .Stéphane se souvint : il était petit, la foudre l’effrayait. Son grand-père l'emmenait directement sous la véranda, ou même dehors, sur l'espace gravillonné pour lui faire aimer l'orage. Les éclairs ne sont-ils pas beaux? Cette couleur orange…Le temps des grands-parents.

 

" Qui veut une timbale du sang de mon gigot?

 Je sais que vous aimez ça.
Si; Si."

Caroline eut un sourire implorant, papa mima l'effroi, Stéphane cherchait à rassembler ses idées. Paul regardait avec curiosité Bogart dont la frayeur se devinait à une imperceptible torsion des lèvres.

"Alors Walda enroule le serpent frère autour de son cou et Gottfried lui attache habilement la langue .Il s'est auparavant muni de gants en plastique. fins et transparents".Stéphane attendit qu'on lui dise que ce type de gants n'était pas encore inventé.

Caroline ne se plaint pas

"Les voilà tous les trois aux portes du Graal où Gottfried les a conduits. Ils ont survécu à mille tribulations. Mais nos trois héros sont d'une sagesse et d'un courage hors-pair."

" Hou! Hou:!"

Résignés, ils levèrent la tête. Les onomatopées proférées par Maman qui venait d'entrer dans la salle -à-manger, s'accompagnaient d'un masque qu'elle s'était ajusté, une demi-mâchoire souple, certainement pas du carton, elle avait dû le payer un peu cher au magasin de farces et attrapes, des dents pointues et un filet carmin qui devait en principe évoquer le sanglant. C’est le jour des farces, elle veut marquer le coup. Humphrey Bogart chute droit sur l’océan, tel Icare, vaincu par la sueur qui le fait fondre. Sur l'écran on ne voit plus que le petit avion, gros comme un insecte, tomber, remonter, tomber, remonter.

" Nos héros passeront sept jours et autant de nuits aux portes de ce lieu que les littérateurs désignent un peu mystérieusement de l'épithète « sacré. » Brumes épaisses derrière lesquelles la silhouette d'un château se laisse deviner."

Humphrey Bogart sortit en chancelant de son appareil que, miraculeusement, il avait réussi à poser sur la dune. Maman, de la cuisine , fit du bruit : on entendait les assiettes se choquer les unes contre les autres, le faitout qui heurtait la bassine de frites, contre la cuisinière électrique. Elle avait dit qu'il fallait rire, que c'était amusant son semi-masque. Humphrey Bogart s'épongea le front et esquissa une grimace en direction de sa bien aimée boudeuse. On appela Maman.

" Reviens, il n'est pas mort! Cet idiot…"

" C'est au prix de nombreux essais, infructueux tout d'abord, que Walda réussit à s'immiscer dans le Graal. Grâces soient rendues à sa force mentale, elle fait la connaissance de Parsifal- qui est d'ailleurs son grand-père." Papa hoche la tête comme si Stéphane s'adressait à lui , avec un regard qui n'en dit pas long.

" Les voilà sauvés, estima Caroline ironiquement.

"Bon. On ne va pas en faire une scène," s'excusa papa, à Maman de nouveau plantée devant eux. Il faudrait qu'elle s'assoie. Toutes ces allées et venues donnent le vertige. "Oh ! non, glapit-elle, en rebroussant chemin vers le temple culinaire.

"Non, dit Stéphane à Caroline, ils apprennent de la bouche de ce vieux chevalier, lequel ne semble plus rien avoir à celer, que Lohengrin s'est enfui du Graal en compagnie d'un autre chevalier qu'on appelle Maldroch. Il faut prononcer "or".Tous deux ont été bannis. Parsifal s'étonne d'avoir une descendance.

"Il redonne au serpent l'apparence du jeune homme qu'il devrait être. Gottfried retourne au château du roi son père. Je veux dire par là qu'il n'y parviendra pas et sera assassiné par des brigands qui ne sont autres que Lohengrin et Maldroch entrés dans une certaine forme de clandestinité. Walda est admise à pénétrer dans le Graal , ce sera la première femme à y entrer".

-Qu'y fera-t-elle?

-Elle aura le droit et le devoir d'alimenter la vasque. Mais le sang des femmes étant impur, ce sera une malédiction pour le Graal. Le jeune Lohengrin-junior n'y reste pas, il se met à la recherche de son père qu’il trouvera en triste situation.

-ça ne va pas fort dans ta tête, estima papa.

-En effet, Maldroch exerce sur lui une certaine forme de vampirisation dans le bouge mal famé d'une grande ville. Tout se termine sur le chant douloureux du jeune Lohengrin, aussi incapable de suivre son père dans la débauche, que de devenir chevalier d'un Graal dont il devine comme nous le craignons nous-même, l'étrange orientation N'oublions pas non plus qu'en revêtant forme humaine il n' a pas été débarrassé du venin mortel qui imprègne.sa langue. Il ne pourrait embrasser personne. Ne le voudrait pas.

-Tu n'as pas honte de raconter tout cela à Caroline, tu la détraques, je vais le dire à ta mère, elle ne t'as jamais écouté, elle serait édifiée. C'est quoi ces histoires à dormir debout?

- Tu ne comprendrais pas., espèce de jean foutre!

-Josette! Ça ne va pas se passer comme ça! Petit crétin, tu vas voir! Ta mère…

-C'est pour le moins terrible concède Caroline : moi, je prendrais l'éclair au chocolat. Et après avoir chanté, que fera-t-il?

-Paul, la tarte aux fraises? Il y en a deux… spécialement pour toi. Jean , le mille-feuille?

-Ah, non! Il faut que je te dise, Josette, celui-là, c'est grave!

-Il ne faut pas montrer du doigt : ça ne se fait pas!" lança Stéphane. Caroline ne s'amusait plus vraiment. .Maman ne voulait pas de scène, à table.: "Faites-moi grâce : je n'ai pas droit aux gâteaux parce que mon foie est en charpie, à cause de ma mère qui, lorsque j'avais dix-huit mois seulement m'a donné du lait certainement tourné…Et j'ai attrapé la typhoïde."

- Elle ne t'a pas donné à boire, compatit Caroline.. Peut-on savoir la fin, tout de même?

-Il ne fera rien d'autre que chanter cela toute sa vie. Ce n'est déjà pas si mal.

A présent, voyons comment finissent les autres Les chevaliers ayant bu du sang de la belle, ou respiré les vapeurs, vont mourir lentement et sûrement. Walda termine ses jours errante dans les corridors du château. C'est de langueur qu’elle périt. Parsifal devient fou; il l'avait toujours été. L'un des deux assassins de Gottfried, rejoint le château, tue le roi et règne. Il épouse Elsa, autant dire Ortrude dont l'âme règne sur elle. On ne sait pas lequel des deux tristes sires a pris le pouvoir. Elsa, elle, le sait bien. Ils seront de bons tyrans.

-De toute façon, je n'ai rien compris," assura Caroline à la cantonade.

Six heures du soir. Il serait bientôt temps de préparer le dîner.

par Dominique Poursin publié dans : Nouvelles brèves commentaires (0)    ajouter un commentaire
Mercredi 10 octobre 2007

   Par un bruineux crépuscule d’automne, que rien, à première vue, ne devait distinguer d’un de ses frères maussades, Hélène entra au BHV, et gagna le rayon des livres où elle avait ses habitudes, lesquelles consistaient à «  emprunter » deux ou trois volumes par semaines, et à remettre les produits du précédent larcin à leurs places respectives, non par remords, mais afin que sa mère, qui, sans relâche, fouillait ses affaires, restât bredouille, et que des objets aussi précieux que des livres, ne fussent point livrés aux appréciations profanes, ni ne dussent finir à l’abandon faute d’un asile convenable. Ces opérations prenaient du temps car elle tenait obstinément à les remettre les ouvrages à l’endroit exact où elle les avait dérobés.

Même par temps revêche, même sous la pluie battante, elle aimait à pérégriner le soir après la classe, contente d’arpenter les environs du lycée où elle venait d’être admise en seconde littéraire : Ses cousines avaient toutes quitté l’école en cinquième.

 

 Hélène était assoiffée de savoir : elle ne volait que des livres, de bonnes éditions munies d’un appareil critique. Elle ne répugnait pas non plus aux illustrations des Petits Classiques de l’Art, faciles à dissimuler. Toutefois, son tempérament et son âge la portaient aussi vers des aventures plus frivoles.

   Ainsi ne fut-elle pas mécontente lorsque au sortir du magasin, à peine le crachin épais recommençait-il à la transir, qu’un individu l’aborda. Elle se crut l’objet d’une mâle convoitise. Il était grand, mince, d’aspect agréable, vêtu   d’une gabardine sur un col roulé vert olive assorti lui sembla-il à ses yeux et ses lèvres fines esquissaient un sourire singulier tandis qu’elle s’entendait dire : « Jeune fille, venez avec moi ».

    Il insista quand elle haussa les épaules en détournant la tête, la mine offensée, hésitant toutefois à presser le pas car c’était la toute première fois qu’un homme encore jeune, mais déjà mature et un peu attrayant l’entreprenait.

 « C’est sérieux, vous allez me suivre ! »

 « Pour qui vous prenez-vous ? » rétorqua-elle. Au même instant, il la saisit par le bras et elle comprit. A la déception succéda   le sentiment d’irréalité d’être séance tenante officiellement hors-la-loi. En outre, elle se livrait à ce trafic depuis si longtemps, qu’elle se croyait habile autant que discrète et ne pensait plus guère à la surveillance.

   Au commissariat, les agents vidèrent son sac de classe et déposèrent sur une table le Théâtre de Pirandello, sur qui elle avait jeté son dévolu ces temps-ci, les Personnages en quête d’auteurs, la Vérité qui changeait de visage au gré des besoins et des souhaits, et même des ouvrages qu’elle n’avait pas dérobés: « Crime et châtiment »  dont elle ne se séparait pas, « l’Assommoir », que bien sûr elle étudiait en français, divers manuels de classe et la biographie de « Che Guevara » par Jean Lacouture qu’elle voulait juste remettre en rayon…la plupart des livres qu’on sortit du sac, étaient soit des «  poches »soit des livres plus onéreux mais aucun n’était relié. Certains agents lui posèrent des questions : Qu’est-ce qu’une jeune fille de son âge pouvait bien vouloir faire avec ces livres ? Ce n’étaient pas des romans pour les gamines ni pour les jeunes filles. Même pas, supposaient-ils, pour les lycéennes qui étudient studieusement leur latin. En outre, ils ne valaient pas cher à la revente… Les policiers en vinrent à la conclusion qu’elle était kleptomane, que le besoin de voler l’emportait sur l’intérêt effectif du larcin et même sur l’aspect extérieur des objets dérobés.

   Tandis qu’on appelait la famille, lasse de ce contretemps, elle s’éclipsa en pensée et entama une cogitation sur Crime et Châtiment, ouvrage suspecté mais honnêtement acquis. Etait-ce pour justifier son crime un tantinet crapuleux, que Raskolnikov inventait sa théorie selon laquelle des personnes d’intelligence supérieure étaient au-dessus des lois ou à l’inverse, commettait-il des forfaits pour expérimenter cette théorie ? Dans le premier cas, c’était un pauvre type, dans le second, un fou.

    Son père arriva. Grand, mince, anguleux, bien vêtu, agitant vivement sa cravate à pois, et fleurant une eau de toilette qui puait un brin, il salua ces messieurs avec une courtoisie qu’il voulait moqueuse et enroba sa progéniture d’un sourire de miel. 

    Il était représentant (son secteur était précisément la librairie ) pour le compte d’une société assez florissante, toutefois sa situation financière personnelle variait, dépendant de ses succès auprès de futurs clients ( presque toujours des clientes), recrutés par téléphone auquel il devait faire signer des contrats qui les contraignaient à acheter plusieurs livres par an et à accepter la « sélection du mois » qui leur était automatiquement expédiée si elles ne renvoyaient pas à temps leur coupon mensuel.

 Sa journée avait été mauvaise, des claquements de porte, des injures, et des aboiements agressifs humains et canins l’avaient persuadé de réintégrer l’appartement familial au milieu de l’après-midi. Le coup de téléphone du commissariat l’avait fait voler au secours d’Hélène, son unique enfant, qu’il imagina aussitôt tripotée par une horde de brutes vulgaires et obscènes, autrement dit des gendarmes. A y bien réfléchir, il se dit qu’Hélène, fine mais bien bâtie, vive, farouche, et quelque peu violente leur donnerait du fil à retordre. Puis, il soupira : elle s’était fourvoyée à chaparder des livres : leur petit trois-pièce en était saturé !

Hélène n’y touchait pas : les livres pratiques, les romans normaux et le «  développement personnel » lui faisaient horreur depuis quelque temps. Ses professeurs lui avaient fait la leçon.

 

     «  La télé siffle et l’écran est sillonné de zébrures. Je tournais en rond.» lui expliqua-t-il dès qu’il entra. « Cela me fait plaisir de te voir ma chérie. » Il observait à présent les flics d’un regard soupçonneux, demanda en aparté à Hélène s’ils ne lui avaient pas manqué de respect ?

      Elle détourna la tête. Lui qu’elle avait un jour giflé lorsqu’il lui avait pincé les fesses, lui qui conservait envers elle des manières veloutées, des façons ambiguës, lui, s’enquérir de la vertu des flics !

      Après que son père eût sermonné les agents qui ripostèrent et voulurent lui donner des avis du reste assez flous sur la façon d’éduquer sa fille, ils sortirent tous deux affronter l’averse. La grande aile noire de l’immense parapluie paternel jaillit soudain au-dessus de la tête d’Hélène. Le père décida qu’on irait tout droit dans un estaminet proche du grand magasin attendre que la pluie régresse.. Attablés devant une bière blonde et un chocolat chaud, ils reprirent leur entretien. Il   s’avoua navré que les livres qu’il vendait, ne puissent plus convenir à sa fille : la société ne fournissait pas d’ œuvres littéraires ni de biographies de révolutionnaires prestigieux …mais tu iras loin ! Je suis fier de toi. Dans sa grande mansuétude, il souhaita lui donner un peu d’argent qu’elle refusa. Accepter, sans témoin, le plus petit sou de son père, lui semblait équivoque au moins depuis qu’elle était pubère. Alors, il s’emporta : « Crois-tu qu’on va aller te chercher au commissariat tous les soirs ? Suppose que je dise à ta mère  que tu es une voleuse ?  » Et le discours sur l’honnêteté « qui n’avait jamais manqué à personne dans cette famille modèle avant que l’adolescente ne vienne les couvrir de honte »… se déversa sur Hélène avec la même abondance que la pluie qui, au-dehors redoublait d’intensité.

 
 
par Dominique Poursin publié dans : Nouvelles brèves commentaires (0)    ajouter un commentaire
Lundi 10 septembre 2007

Tu ne m'écoutes pas, remarqua Maman. Je tiens beaucoup à cette communion. Tu ne peux priver tes grands-parents d'une fête qui sera peut-être leur dernière occasion de se réjouir avec nous. »

 Elle tourna le bouton et les stations défilèrent jusqu'au Jeu des Mille francs. La première question fusa :

- Quel est l'animal qui est l'homonyme d'une monnaie?".

Mais voilà que l'on faisait des difficultés : " L'homonyme ou l’homophone ?

-Voyons madame, vous me chicanez! Notre correspondant n'en dit rien.

-Ah, mais c'est que, vous comprenez, si ce n'est pas l'homophone, il n'est aucune réponse possible!

-Madame, finissons-en! Vous pouvez répondre ou vous ne pouvez pas. C'est tout!

Mathieu ne cachait pas son intérêt.

" Vas-tu m'écouter ? Maman, éteignit la radio, tant pis pour le Jeu des Mille francs ,les informations, tous les arrière-plans, les tapis de fond sonores qui agrémentaient plus ou moins l'existence. Tu as déjà un cadeau. Ton grand-père t'a acheté une Bible."

Mathieu ne cacha pas son étonnement.

-Elle a coûté trente-quatre francs. Je ne devrais pas te le dire. Tu ne lui diras pas que tu le sais. Il était exclu que l'on t'achète une montre ou un stylo : on t’as déjà offert la moitié du magasin. Tu les perds, tu les tords tu les casses tout le temps.

- Elle ressemble à quoi?

-Eh bien, c'est une Bible ! à quoi veux-tu que ressemble une Bible sinon à une Bible? Comme la mienne."

Maman possédait une Bible si vieille, si délabrée qu’elle semblait dater d’avant la création,. Échouée sur son étagère à côté de sa place de lit conjugal, dans la pièce qui servait de chambre, séparée de la salle à manger par un rideau épais. Elle voisinait avec le bol de plastique rouge pour le café et des cahiers pour étudier l'homéopathie. Des taches brunâtres et jaune hépatique maculaient plusieurs pages, sans compter le drap du lit.
( A suivre)

par Dominique Poursin publié dans : Nouvelles brèves commentaires (0)    ajouter un commentaire
Dimanche 9 septembre 2007

Le buste coincé entre le flanc du placard fraîchement repeint d’un rouge aveuglant et le bout de la table de formica jaunâtre crevassé et bouffi, il l’entendit annoncer avec beaucoup de gravité et une certaine brusquerie une réalisation culinaire bientôt sortie du four. Elle avait aussi préparé du vrai café rien que pour lui.

 Tandis qu’il mordait dans la tarte, elle jetait de fréquents coups d'œil vers lui, attendant la confirmation de son talent gastronomique.

 La pâte n’avait pas le moelleux d’une préparation personnelle et la garniture était insuffisante. Il aurait préféré une tarte à la normande avec une crème en dessous des fruits.

 " Hein, c'est bon ? dit-elle, j'y ai mis des pommes du jardin, des petites, … j'en avait gardé! Souffla-t-elle, à voix basse comme si on pouvait les entendre.

-Ah! Des petites…
-Oui, celles que ton grand-père n'aime pas! Des reinettes.
 

" S'il pouvait voir! Je les ai épluchées doucement sans me presser, modula-t-elle, avec l'air de réciter, ce style qu'elle n'avait appris dans aucun cours d'art dramatique, hier, sachant que tu partais. Je ne sais où d'ailleurs, je ne cherche pas à savoir. Je pensais à toi en épluchant ces pommes, dures, âpres, coriaces, laissant dans la bouche une espèce d'acidité, si craquantes sous la dent. Et ton grand-père est pareil. Ah ! Il a toujours été pour moi plus qu'un père."

 

Pendant ce temps, au poste de radio posé sur la table près du mur, on annonçait le Tirlipot.

"Alors, monsieur, posez votre question!
-Toi aussi. Tu es plus qu'un fils pour moi. Un ami.
- Tirlipoter peut-il être un verbe pronominal?

-Monsieur! Vous n'avez pas droit aux questions de grammaire!Ce serait trop facile! Posez une autre question monsieur !

-Peut-on se tirlipoter?

Le brusque éclat de rire du fils contraria Maman : " Tu ne m'écoutes pas! Encore un peu de tarte? Je veux parler de la communion. La tienne.

-Quelle communion, la mienne?

-La communion solennelle. C'était prévu pour la Pentecôte, et bien sûr, cela n'a pas eu lieu… évidemment, c'était le deux.

-Ni à la Trinité, confirma Mathieu, déjà dépassée elle aussi.
-Quelle importance ? Ce sera pour le dernier dimanche de juin.

-Monsieur, je viens de consulter notre expert. Non, monsieur, il est absolument impossible de se tirlipoter!"

-Vraiment, j'aurais cru…

-N'insistez pas, monsieur, soyez beau joueur. Notre expert est formel. Non… monsieur ! vous n'avez pas le droit de donner votre réponse ! Vous avez perdu ! N'insistez pas! Monsieur! S'il vous plaît! A demain, pour un auditeur plus chanceux. Je rends l'antenne.

( A suivre)

par Dominique Poursin publié dans : Nouvelles brèves commentaires (0)    ajouter un commentaire
Mercredi 21 mars 2007

Ségolène fait une visite chez ses parents où elle se fait appeler par son vrai nom : «Sybille» diminutif de Sybillène Régal, son nom véritable.  

Elle vient d’entrer dans le séjour, un beau séjour avec les murs recouverts de toile de jute jaune comme autrefois, une table immense pour chevaliers de table ronde qui encombre la pièce, mais  nul  chevalier autour.

 Rien, sauf  Mme Régal, sa maman, une fausse blonde, faite comme une amphore, qui lui fait un sermon en l’apostrophant violemment : «  Sybille ! Te voilà ! Personne ne t’attendait plus ! On en a marre de ta foutue campagne ! Tu ne vois pas qu’il y a à faire ici ? Trois corbeilles pleines de linge à repasser, ta chambre à repeindre, les toilettes à lessiver, la chasse qui schlasse, le chat  qui  ne veut même plus aller dans sa caisse, tellement que... ! »

Ségosybille ne répond pas et prend l’air neutre. Elle est vêtue d’un twin-set vert anglais et d’une jupe écossaise coupée dans le biais. La mère dresse la table de repassage et verse l’eau dans le fer à vapeur. Ça chauffe terrible.

- T’en fais pas pour la table, fait Sybille, je vais la faire livrer dans peu de temps.

Mme Régal soupire et ajoute «  ton père est mécontent ; tu comprends il n’aime pas que je sorte un plat surgelé et que je le fiche dans le micro-ondes, il veut de la Cuisine. Et si je te disais qu’Angela a rendu son tablier ? Il n’arrête pas de  prendre la mouche … »

Sybille s’approche du buffet en contournant la table de repassage ; elle  laisse tomber du bout des lèvres : «  je vais appeler papa ».

 Saisit le combiné d’un vieux téléphone en bakélite qui ne fonctionne sans doute plus, mais compose un numéro à l’ancienne «  ETO 53 70 »

Etoile.  
 
 
 
 
par Dominique Poursin publié dans : Nouvelles brèves commentaires (1)    ajouter un commentaire
Mercredi 21 mars 2007
 

Nombreuses manifestations dans la ville.

 Il y a des profs, des jeunes, des étudiants, lycéens, et même des primaires à gauche à droite et au milieu. C’est dire que la rue est noire de monde.

 Je me dis c’est une manifestation enseignante.

Sur les étendards il est écrit «  nous voulons le déplacement perpétuel »

Ou encore : «  Ah bas l'ankylose », «  Mort à la stupeur »

  Il y a des paysans avec des vaches comme au temps du Larzac, avec des banderoles « pour le grand regain » ;   

Il y a des gens, des gens partout, des petijean des grand jeans, des vraijean, des faux et des djinns et des géants. Et des tailles standard. Qui font voir de grandes banderoles «  Nous voulons le revenu d’existence »

Il y a des personnes âgées qui défilent en masse en brandissant des étendards ; serait-ce pour réclamer une loi sur l’euthanasie ? Eh bien non ; sur les pancartes on peut lire «  Nous ne voulons plus mourir » ;  « A mort la mort ».

 Je n’ai pas envie de rester sur le trottoir, je descend me mêler à un groupe où j’ai cru reconnaître des amis de mes enfants ; je m’enquiers de la manif mais ils ne savent pas quand et où elle a commencé ni quand et où elle ou elle se terminera.

C’est comme la vie …

Ouais, répondent les jeunes mais tu sais on n‘abandonnera pas avant d’avoir obtenu satisfaction.

Quelle satisfaction, à quel sujet ?

Ils ne savent pas ; ils savent qu’il leur manque juste la réponse, et  qu’ils doivent rester en mouvement ; le mouvement c’est ce qui compte. Maintenant que les voitures ne circulent plus, nous prenons leur place.

Personne ne parle et tout le monde déambule avec des slogans. Le silence est complet. Une manif qui se tient aussi bien me dis-je je n’ai jamais vu ça. On dirait presque un cortège funèbre.

Comme ce que je vois est fort difficile à interpréter, j’ai aussi la malchance de voir des journalistes m’interpeller et me fourrer un micro sous le nez.

Ils sont les premiers à  déchirer le silence :

«  Qui doit prendre la tête du cortège ?

-         Ben, Jospin! dis-je, je ne vois que lui pour un truc aussi bizarre…

Les journalistes ont l’air déçus, sans doute n’ai-je pas dit quelque chose de percutant.

Je me hausse le ton, et solennelle, comme jamais on ne m’a vue ou entendue, je lâche «  Jospin doit être prêt à assumer, cette volonté qui s’exprime autour de nous,   le désir du peuple, qu’il a su sushiter, chuchiter, chuchoter… »

Je ne trouve pas le mot juste, pour terminer une phrase aussi belle, je me représente mon encyclopédie avec les définitions : su, suce, sus, suscrie,  sushi,  je ne trouve pas le mot juste.

 

Le  matin suivant,  j’allume la radio et j’entends Jospin dire «  Il n’y a pas eu de deuxième tour à l’élection 2002 ;  ainsi  les gens sont troublés… »

Ah, me dis-je, s’il y en a un la prochaine fois…

par Dominique Poursin publié dans : Nouvelles brèves commentaires (0)    ajouter un commentaire
Mercredi 21 mars 2007

Je me rends rue Viala au lieu-dit des Allocations familiales ou de la sécu j’ai reçu un papier administratif dont je ne comprends pas le contenu.

Je me pointe devant le bureau, il n’y personne dans la pièce et M. Douste-Blazy est derrière : une chance ! Je n’attendrais pas et je vais pouvoir interroger quelqu’un de compétent. Quoique M. Douste, dans mon souvenir, ne soit pas célèbre pour avoir su résoudre les problèmes délicats de ses administrés mais cela dépend du journal qu’on lit.

Puis je ne me dis c’est un médecin et un ancien ministre.

Le monsieur Douste parcourt le papier   me dit on vous réclame trois écus, pour boucher le trou de la sécu.

Evidemment je ne les ai pas.

M. Douste commence à écrire sur du papier un plan d’action pour me permettre de payer cette somme par petites mensualités sur une période de vingt ans avec des intérêts moyens. Pas plus de douste pour cent. C’est très complexe car il faut convertir des écus en euros. Même moi je n’y arrive pas très bien, confie t-il.

« Ben, vous n’êtes pas spécialisé en économie, lui dis-je, c’est M. Strauss-Kahn le ministre. Alors vous n’allez pas pouvoir…

-         mais non, ce n’est pas lui ! répond M. Douste, choqué. Ça fait longtemps qu’il ne l’est plus !

-         Ah, je réfléchis, et Lang à L’Education non plus ? Qui alors ? Et aux Affaires étrangères, qui cela peut-il être ? Il y a eu Roland Dumas, Claude Cheysson, et puis… je ne peux pas toujours suivre.    

-         Eh, dit M. Douste, vous avez un gouvernement de retard, peut-être deux…

-         Mais qui sont les ministres à présent ? demandé-je. En êtes-vous ? Vous étiez bien le ministre de la canicule ou je me trompe ? Et qui est le ministre de la probité ?
 

Ecoutez dit M. Douste, je vous accorde une année sabbatique pour faire un enseignement complet en éducation civique dans l’université de votre choix. Faut retourner à l’école !

-         Génial, dis-je merci m’sieu Douste, est-ce que je pourrais reprendre le latin ? Y aura-t-il de la linguistique ? Et si je pouvais refaire un peu de littérature française ? Je n’ai pas tout saisi sur « La Recherche… »

 -La Recherche ? Fait M. Douste.   Laquelle ?

- A la recherche du…

- Ah oui, « du pain perdu ? »

 
 
 
 
 
 
par Dominique Poursin publié dans : Nouvelles brèves commentaires (1)    ajouter un commentaire
Mercredi 21 mars 2007

C'est flippant prendre-un-pot-avec-Jack-.jpg!

Je suis nulle en politique mais de temps à autre il m'arrive de rêver d'un homme politique. Une  fois par an. Afin de saisir au vol un petit quelque chose sur la future  élection j'ai  relu mes rêves politiques les plus récents.

Donc, revenons en 2004, pour commencer :
 

 Dans mon lycée, je suis en classe de première dans la section «  reconquête des savoirs», une des plus successfoule s’il vous plaît, et  je cherche un homme.

 Sortir avec un homme célèbre pour épater  les copines.

En descendant le perron, je vois Jack Lang, un grand brun mince bouclé dans les cinquante, qui cela pourrait-il être d’autre que Jack?  Il distribue des prospectus Jack,  pour son parti, je parie, il est vachement cool, avec sa cravate blue pervenche. 

 Je lui souris, il me salue, tiens ? Je le connais ? Où s’est-on vus ?

  Le soir commence à tomber. Jack et moi, descendons la rue, et nous engouffrons dans la même troquet.

  Toutes mes amies sont là devant leurs consommations, l’air de s’ennuyer tellement qu’elle font attention à tout ceux qui rentrent : c’est le moment! je  l’embrasse sur la bouche le Jack. Il n’est pas coopérant. Il fait à peine semblant d’y répondre.

Je commande un café avec un mètre de crème chantilly,  me disant qu’il va me payer ça tout de même.  Il sort une cigarette ce n’est pas une mauvaise idée de recommencer à fumer, j’en pends une.

Jack n’utilise pas de fume-cigarette. Enfin, tant pis.

 Je jette un coup d’œil circulaire pour vérifier si mes compagnes de classe ont toujours les yeux vrillés sur cet improbable mais vrai couple.

 Il ne faudrait pas qu’elles aient constaté que Jack refusait mon baiser.

Mais les consommatrices  ont l’air de nous considérer sérieusement.

Je me donne une contenance parce que Jack   n’a pas du tout l’air empressé. J’ouvre mon livre d’allemand pour faire la version dont le titre est « Ein Mann hat Langeweile » j’y comprends rien dis-je à Jack tu pourrais m’aider ? Jack fait une moue boudeuse qui lui va très bien, répond que Hat c’est chapeau et que Mann c’est homme. Puis il  s’extirpe du siège, dit  devoir rentrer chez lui.

Je me dis c’est pas possible ce mec  sait  l’allemand il me prend pour une idiote.

Je  quitte mon siège comme une flèche et  pique un mégasprint vers le métrop.  Avant qu’il n’ait fichu le camp.

 Tout de même, pensé-je, ce n’est pas mauvais d’être vue en train d’embrasser le premier ministre.

 Comme j’émerge à l’air libre, la  nuit est bien tombée, c’est une voûte de ciel curieuse avec de grosses  taches  rouille  sur du gris anthracite , comme des  signes de vieillesse. C’est un crépustule, phénomène climatique rare auquel il m’est donné d’assister. Rare mais pas gai.

 C’est la nuit, je rentre chez moi : il me reste des cigarettes que j’ai piquée au paquet Jack, des Lucky, je suis bien contente je les fume. Je souhaite recommencer, me rends chez la buraliste, et, ne voulant pas en fumer beaucoup, je demande des cigarettes au détail. Je n’ai pas la monnaie désirée, on me donne un étui pour un morceau et des pièces en cuivre. Pour passer le temps je fume, je fume, et j’imagine la suite d’une liaison avec Jack Lang. J’habite au huitième comme dans ma jeunesse, la chambre mansardée. Mais soudain : la cigarette, maman va la sentir ! Que faire ?

J’allume la radio : en écoutant les nouvelles j’entends que Le premier ministre n’est pas Lang mais Raffarin. Lang n’est même pas dans le gouvernement.

Mais si je suis vue en compagnie de Raffarin, tout premier ministre soit-il, ça ne fera aucun effet sur mes copines, je ne pourrais pas fumer, et je ne retrouverais pas ma chambre d’étudiante.

Mieux vaut se prendre un petit ami comme les autres.

par Dominique Poursin publié dans : Nouvelles brèves commentaires (0)   
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