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Images Aléatoires

Musique

Fleur



 













Jeudi 1 mai 2008

Un matin chaud et orageux, après avoir tempêté Beethoven une partie de la nuit, et vaguement sommeillé sur le canapé, Guillaume s'approche de la fenêtre, entre deux arbres, le fleuve clapote en dessous d'un cumulus anthracite, gros chou-fleur qui menace de crever.

La rue est déserte, la chaleur étouffante, il prend la bouteille de lait le journal   et une lettre.

Andrew qui lui écrit de rendre le logis ?

Déguisé en laitier ou en facteur embusqué derrière la porte, il l'attend.

Guillaume  se force à rire de sa nervosité, sursaute : l'écriture sur l'enveloppe lui est familière mais ces lettres plutôt grandes belles bien formées,  ne sont pas les illisibles gribouillis d'Andrew. Le déchiffrer requiert de la patience et des dons de divination. Guillaume se souvient avoir essayé de l'imiter, dès l'enfance, s'appliquant à écrire mal, persuadé que ce « mal » était un signe d'intelligence. Il a imité, envié, jalousé Andrew, fardeau aimable et infaillible.  Il ne veut plus de ce modèle.

Arrivé dans le séjour, essoufflé d'avoir monté les marches à toute allure, sans raison particulière, il chasse Andrew de son esprit, enlève la capsule de la bouteille, et recueille la crème dans le goulot  à l'aide de son index gauche.

Ce n'est pas Andrew,  c'est  Nelly.

Tremblant d'excitation, il relit son nom sur l'enveloppe. Une lettre de Nelly.  Leur dernière entrevue. D'autres scènes plus anciennes auxquelles il pense parfois.

Même vivant avec Song, il a cru plusieurs fois  l'apercevoir dans la rue, saisi par l'égarement et l'anxiété que causent la réapparition éclair  d'images  troublantes  qui vous arrachent au présent.

De temps à autre les voilà réunis en rêve, une entrevue fortuite, équivoque, voluptueuse, une rencontre dans un autre monde, à l'occasion d'un voyage, étreinte d'une intensité suffisante pour épuiser toute une vie en quelques instants. Il se plait à ces rêveries, nullement prêt à affronter la réalité d'un message de la véritable Nelly.

Il allume une cigarette  à peine quelques bouffées tirées  la tête lui tourne. Il part dans la cuisine faire chauffer la bouilloire, la lettre toujours en main. Pas assez bien portant pour lire une lettre de Nelly. Mieux vaut se rendre dans son atelier pour... mais la chaleur aidant, il ne supportera aucune odeur de peinture. Il n'ose pas non plus déposer la lettre, comme si elle avait le pouvoir de disparaître en quittant le contact avec sa main. Le nom et l'adresse mentionnés au dos de l'enveloppe, une adresse inconnue de lui, le nom d'une ville le code postal, 95.

Il  opère lentement, comme si  l'enveloppe souffrait qu'on la  fendît. Plusieurs feuilles de papier grand format apparaissent, du papier à lettre finement côtelé, d'excellente qualité. Une petite photographie s'en échappe, s'immobilise sur le sol, pudiquement retournée comme une carte maîtresse. Pourquoi lui envoyer sa photo ? Le cœur lui manque : une mutilation, une maladie incurable, des adieux  appuyés par une image de déchéance.

 «  lorsque tu recevras cette lettre, je ne serais plus...chaque fois que nous nous sommes rencontrés, tu ne m'as pas reconnue et chaque non-regard m'as un peu plus défigurée, effacée ».

Voilà les mots que, dans son égarement, il voit déjà écrits, dont il ne sait d'où ils viennent, mais il ne saurait y en avoir d'autres. Fouillant dans les souvenirs il ne saisit que des détails et des visages brouillés.

Ils se sont manqués.

Regarde-la donc cette photo !

 ... rien d'effrayant : deux yeux marrons, un visage mince et pensif encadré de cheveux blonds, une chemise écossaise... rien de monstrueux.  Pas du tout une femme. Un petit garçon.

Mais ça veut dire quoi ? Elle a eu un enfant et elle va bientôt mourir : une catastrophe a eu lieu, c'est pour cela qu'elle me recherche à nouveau.


Vive et acérée, l'écriture n'est pas celle d'une personne malade, mais des taches un peu trop nombreuses maculent le papier, le stylo fuyait, serait-elle  morte en couches ?  Qui, dans ce cas, écrit, en  osant l'imiter ?

 « Tu trouveras dans l'enveloppe une photo ; celle de Melchior  qui est ton enfant et ton fils en même temps que le mien. »

« La manière dont nous vivions ensemble Se fréquenter et se laisser libre : j'ai voulu croire que c'était la meilleure solution.

Tu ne m'as pas laissé le choix.

 Lorsque j'ai commencé à travailler en 1973, je me suis dit que je pouvais dorénavant m'occuper d'un enfant Guillaume ramasse la petite photo tombée encore une fois à terre,  gagne la cuisine à grands pas, enfonce l'interrupteur de la bouilloire électrique, empoigne un sachet de thé dans la boîte, avec de tels gestes qu'elle va culbuter à l'autre bout de la pièce. La bouilloire entre en ébullition, et Guillaume s'agite et s'échauffe à l'unisson. Il entend un claquement sec, et  s'exclame tout haut avec colère. Comment a-t-elle pu ?  Sans dire un mot, sans rien dire, pendant  des années?

Guillaume retourne dans le séjour, avec un bol plein, ayant eu le temps d'en casser un premier. Qu'est-ce qu'elle raconte ? Pourquoi moi ? Est-ce qu'il me ressemble ? La gorge desséchée, il boit lentement, allume une cigarette, qui, cette fois est la bienvenue, aspire avec fureur, le poison aimé et reprend sa lecture. Ou plutôt recommence au début.

 Jamais elle n'a parlé d'avoir un enfant.

«  Lorsque je t'ai rencontré, j'avais fait l'expérience de la goujaterie masculine et il n'était pas question de me soumettre aux services sexuels et à la reproduction de l'espèce. »

Aussitôt qu'il lui arrivait de se trouver des attraits, elle en déduisait être le genre de beauté vulgaire qui plaît à la quasi-totalité de la gent masculine, et flatte ses bas instincts. Ça, je le sais, ce n'est pas vraiment sa faute, le père, cet espèce de grand clown osseux qui se faisait friser les cheveux, bronzer la peau,  et appeler Jack, qui ne cessait de l'humilier, de lui pincer les fesses, de lui faire des compliments ignobles dès qu'elle a eu dix  ans, sa mère qui fermait les yeux, mais toi qu'attends-tu pour les ouvrir ?

Jusqu'à ce qu'Andrew me dise qu'elle l'avait entrepris lors d'un séjour à Paris et qu'il n'avait pas donné suite. Ce pauvre Andrew qu'une femme charnellement développée effarouchait.

Elle avait décidé, il me semble, que j'appartenais à une engeance particulière, ni saint-nitouche ni soudard que je la regardais avec d'autres yeux, et aussi, forcément que je lui faisais l'amour avec un organe différent des autres. Je le croyais, comme elle, et même davantage et je devais le lui prouver .... Avec les autre filles, je me conduisais comme un salaud, je  ne pouvais faire autrement, avec mon autre sexe, l'inférieur, une simple bite, dégueulasse, aveugle, ignoble.

« Cette pensée qu'avoir un enfant de toi ce serait  obtenir de toi ce que tu ne me donnais pas et ne pourrais  pas me reprendre .Je n'avais pas l'intention de te le dire. Tu n'en aurais pas voulu, tu aurais cherché à me dissuader, puis tu aurais cessé toute relation avec moi.

En dehors de ces évidences, il  était très important que tu ne le sache pas.

Le processus s'est mis en route, fin mars ou début avril 74. Nous étions dans les Cornouailles. C'est dans un de ces petits hôtels, peut-être le jour que j'ai trouvé cette Bible, je trouvais cela tellement bizarre, une Bible dans une chambre d'hôtel, je n'ai guère voyagé, et en France, il est impensable que ce type d'objet traîne dans des lieux publics !  Je la croyais oubliée par un ecclésiastique, et ma réaction t'a fait rire. Tu m'as lu des passages avec talent. »

Ah, oui, ce jour là ! Je lui ai lu la Genèse. Avec emphase. Je me trouvais assez doué, pour la comédie, pas pour la prédication. On a beaucoup ri on s'est violemment excité. Même le lendemain, nous n'étions pas rassasiés des Ecritures, ni du sexe.

 Adam et Eve n'étaient pas  le premier couple biblique à nous accompagner.

 J'espère, mais comment être sûr,  qu'il nous est arrivé de prendre du plaisir sans le soutien de quelque transgression imaginaire ou réelle !



« Peu  avant sa naissance, en décembre, j'ai voulu réellement que tu sache. Ta famille m'a appris que tu vivais en couple, Que trois mois à peine après notre séparation, tu avais rencontré une fille et que tu vivais avec elle comme tu n'avais jamais voulu le faire avec moi en six années de fréquentation : partager le quotidien, l'écoulement des jours, pas seulement des vacances et des fins de semaine. Tu n'attendais, semblait-il, que d'être débarrassé de moi pour vivre ta vie ; il ne me restait plus que Melchior ( Je l'avais appelé ainsi à cause de l' »Eveil du Printemps »)

J'ai toujours parlé de toi à Melchior comme si vous alliez vous rencontrer un jour. Je le souhaite maintenant.

Guillaume pose la lettre, ses mains tremblent. L'enveloppe tombe, et la ramassant, il observe le minois de l'enfant,  Mic...Melchior ? Elle aurait pu l'appeler Gaspard ! « Je suis venu calme orphelin/ Riches de mes seuls yeux tranquilles / vers les hommes... »

L'Eveil du Printemps ? Il ne connait pas mais le titre lui suggère leurs premières rencontres, celui qu'il était alors, un gamin qu'elle a dépucelé.


A nouveau la colère le prend. Puis une vague de souvenirs précis, concrets, violents.

 Il observe le petit garçon blond qui mordillait sa lèvre inférieure, de grands yeux, sur un fond neutre. Elle n'a pas envoyé de photo genre la mère et l'enfant, pas davantage un cliché de lui en train de jouer à la maison. C'était quoi la maison ?

Il observe la photo encore et encore, cherchant plutôt qu'une ressemblance, un détail probant.


Avoir un enfant de toi, ai-je pensé, ce sera obtenir de toi ce que tu ne donnes pas, et tu ne pourras pas me reprendre.

 Elle l'aime. Au point de croire qu'il y a-quelque chose à donner et à prendre. Au point de faire une folie.

Ou a-t-elle attrapé un gosse, perdu le père, et veut le lui faire endosser ?

 Un cliché pris chez un photographe, une image impersonnelle. Quelques taches de rousseur, il ne sourit pas, l'air ennuyé et maussade. Au moins ne prend-t-il pas la pose.

par Dominique Poursin publié dans : Guillaume W, récit à épisodes commentaires (0)    ajouter un commentaire
Mardi 15 avril 2008

Au début de cet été 1978, Guillaume vit seul dans la maison que son cousin Andrew lui a prêtée trois ans et demi plus tôt, lorsqu'il est parti dans sa famille paternelle, après sa rupture  avec Nelly.


Pendant son séjour il a rêvé tout éveillé dans des amphis, dans  des classes de mômes et d'ados, devant un comptoir de vente, dans un lit auprès d'une belle insomniaque. Il  peint et dessine des créatures. Qui ne lui rapportent ni succès, ni estime, ni honneur, à peine un peu de satisfaction personnelle.

 Son départ a mis Mathieu en difficulté. Ne pouvant pas obtenir d'emploi fixe, son ami comptait sur lui tantôt pour la nourriture, tantôt pour le logement.  

Guillaume lui a envoyé de l'argent...que Mathieu n'a pas accepté.   Il s'est fâché avec lui aussi, et n'a plus de nouvelles. Sans compter Andrew qui s'est mis avec Song et veut reprendre son logis. Guillaume n'est pas résolu au départ   et continue à expédier chaque mois  à Andrew la somme convenue pour le loyer.

Affreuse comédie que tout cela.


Pour retrouver le calme et  occuper la solitude, il s'exerce au piano. Andrew lui avait dit qu'il était désaccordé, impraticable, sur un ton léger mais insistant. Il lui déplaisait que Guillaume en use aussi bien pour s'entraîner sur des partitions classiques, que pour jouer du jazz ou simplement plaquer des accords pour chanter des airs populaires.

Guillaume éprouve autant de soulagement que d'anxiété à se servir de l'instrument en profanateur.

Depuis quelque temps, il souffre aussi d'une hantise des images, plus spécialement des visages quelque soit le traitement où le support observé. Les visages lui sont autant de figures grimaçantes, hostiles, bouffonnes, il les esquive. Toutes les images qui l'attiraient, le fascinaient depuis l'enfance, l'agressent  violemment.  Et même la pensée que l'on peut tremper ses doigts dans n'importe quelle substance, étaler, salir des pinceaux, et des toiles est devenue ignoble. Sale, puéril, cruel. Que l'on puisse faire des mélanges avec des produits douteux, se tacher soi-même, souiller des toiles avec ses infamies, il  en supporte difficilement la pensée, même si sa répulsion ne s'étend pas à ses productions personnelles, pour autant qu'il soit en train de les réaliser. La pensée s'oppose au geste mais ne fait que le renforcer. S'y adonner lui procure même un soulagement et augmente son dynamisme et son ardeur au travail ; jamais il ne s'est senti aussi proche de cet art qu'un mouvement contraire en lui condamne.

 Ces accès de dégoût et d'hostilité devant ce qui s'expose, son désarroi envers les regards des images (elles le regardent presque toutes avec divers degrés d'intensité, l'envahissent lui sautent à la gorge) ne se manifeste qu'à l'encontre de produits finis. 

Il ne renonce pas à son activité. Mais ne cesse de s'étonner.

Pourquoi ce monde autre, ne le surprend-il qu'à présent, et comment peut-il en parler raisonnablement depuis deux années qu'il donne des cours d'initiation artistique ?

Il sait que des interdits ont pesé sur la production des images et qu'il peut en avoir hérité mais pourquoi cette répulsion subite à la vue de quelques visages grimaçants et bouffons, de lèvres gourmandes, d'étoffes et des draperies, de bimbeloterie, de baisers lépreux. 

Le Joueur de luth de Hals, et ‘l'allégorie de l'Avarice de Dürer.  Qui l'un et l'autre s'imposent à son esprit avec une acuité particulière. Dans ces visions, ils se moquent de lui et désignent tous les autres tableaux comme s'ils en étaient les représentants, et le bouffon semble dire, en hochant la tête « voyez ce qu'est le monde : une grimace ».

Effarante comédie que tout cela.

On dirait qu'il a le même regard que celui d'un enfant. Outre son étrange hantise pour les images et les visages représentés et surtout peints, qui singent ou révèlent plus que jamais le monde d'une façon dérangeante, il est assez mal en point physiquement, tousse, crache, éternue à la moindre occasion, à la recherche d'un soupçon d'air. Il sait que sa hantise est une étape durable sur un chemin, et se dit parfois que ce couple devenu gênant le Bouffon et L'Avarice doivent être des représentations peu ragoûtantes de ses géniteurs.

Le tableau auquel il a autrefois pensé à propos de Nelly et lui, le Noli me tangere  qui fut pour eux une expression préludant à l'érotisme, celui-là qu'il avait tenté de copier adolescent, échappe à son animosité anxieuse, et  il possède une collection secrète  de petites reproductions de la même scène interprétée par des artistes variés.

L'aventure continue.


par Dominique Poursin publié dans : Guillaume W, récit à épisodes commentaires (0)    ajouter un commentaire
Mardi 1 avril 2008

Presque grand jour !

 Nelly accueillait favorablement les soins dont elle était l'objet, lorsque la porte s'ouvrit sans hésiter sur l'enfant qui  bondit sur le lit tel un météore vivant, pour se lover entre eux. La jeune femme entendit son hôte s'exclamer : « Tu parles d'un emmerdeur celui-là ! » et acquiesça avec conviction.

Puis elle se dressa toute droite, prit l'enfant dans ses bras et enjamba le corps étendu auprès d'elle pour sortir du lit.

Toujours sous l'emprise de sa toquade pour les vêtements masculins, elle portait un pyjama rayé «  Grand-père », c'était là l'intitulé exact du vêtement que Mathieu l'avait vu admirer sur le catalogue avant de le commander. Ce vêtement avait une poche sur la poitrine à droite,  avec pour concession à la féminité que la moitié des raies étaient roses.

Au toucher, la texture était pelucheuse, et les boutons difficiles à enlever.

Il se rendit à la cuisine pour y moudre du café et préparer le Van Houten, maugréant contre le pyjama, l'enfant, la femme et lui-même.

De la salle de bain jaillirent bientôt des éclats de voix, des cris joyeux et des clapotis. Il s'y rendit : tous les deux  occupaient la baignoire sabot, ce qui leur laissait peu de place à l'un comme à l'autre, et elle le serrait contre son sein. Ils ne pouvaient s'asperger, et elle lui caressait la peau à l'aide d'une petite éponge. N'importe qui les eût trouvés charmants, eût admiré le spectacle. Mathieu, lui, ne trouva rien de mieux à dire que : «  Tu ne devrais pas te baigner avec lui ».

« Devrais-je enfiler un maillot de bain? riposta Nelly.

Il ne daigna pas répondre, mais restait là à attendre, devant la baignoire, raide, tendu.

Melk l'observait avec intensité.

« Jamais Guillaume ne m'aurait fait cette remarque », regretta-t-elle, troublée.


 Bien sûr que si.

Mathieu, se souvenait de Guillaume énonçant ce qu'il ressentait à propos de nudistes, qui cultivaient la mauvaise foi en ignorant les émois qu'ils pouvaient faire naître ou ressentir, en se réclamant de mots tels que le naturel, l'hygiène mentale, quand ce n'était pas la vérité elle-même qui se trouvait convoquée.


Nelly avait perdu tout entrain. Elle enjamba la baignoire décrocha un peignoir de bain. Guillaume n'était ni pudibond ni rigoriste, lança-t-elle.

 Melk, posé rudement à terre, trépignait au milieu d'une grosse flaque. Nelly  éclipsée, Mathieu revêtit l'enfant de son petit peignoir-éponge à capuche et le frictionna, tout en murmurant des paroles d'apaisement, promettant des jeux, une promenade, et disant qu'un bon déjeuner l'attendait.

 Mathieu avait encore servi de remplaçant à Guillaume de doublure.

 Un inconnu l'aurait fait oublier à Nelly, mais comme par un fait exprès, elle ne nouait de liens intimes qu'avec d'anciens amis de lui.

Il s'assit à table et commença à dévorer tout ce qu'il trouvait, plusieurs toasts à la suite, deux bols de café. Nelly l'observait avec une question muette.

Melk ne voulait plus de son cher biberon de Van Houten.

«  C'est sans importance, à trois ans passé » estima Mathieu la bouche pleine.

Contrariée, Nelly versait le contenu du biberon dans un verre. Les joues rosies par le bain la colère, ou la confusion, elle secouait la tête bien sûr, tu as raison. Et ses boucles d'oreille, ses feuilles d'or, comme elle les appelait, remuaient à l'unisson. Le soleil s'en mêlait qui les faisait étinceler. Le cadeau de Guillaume. Le plus visible, après Melk.

Le petit déjeuner avalé, il disparut en direction de la chambre.

Une demi heure plus tard, il était de retour avec son sac plein à craquer, vêtu comme pour affronter un printemps revêche. Nelly ne disait rien et Melk cherchait à le retenir, ou voulait l'accompagner. Il boit dans un verre, c'est bien, dit Mathieu qui l'embrassa, lui dit adieu, et, questionné sur son retour éventuel, lança : « Mon temps est révolu » en baissant les yeux.

Nelly éclata d'un petit rire sarcastique.

par Dominique Poursin publié dans : Guillaume W, récit à épisodes commentaires (0)    ajouter un commentaire
Lundi 17 mars 2008

A Tours, le pont Wilson s’est effondré dans la Loire.

 
 
 

La belle Nelly emportée par les flots vengeurs… ses longs cheveux ondoient, son visage congestionné, mourant, apparaît … Guillaume nage bien,  mais seulement dans les piscines. Sur le pont, il a dansé le rock et la valse, traînant à sa suite une Nelly maladroite, peu encline à ces jeux.

 
Et plouf !
 
-Cesse de taper avec ta cuillère,  crie t-il, déchirant la brume, ne vois-tu pas     que j’écoute ?…
 

      L’enfant  pose violemment son biberon et asperge la table.

 
 - Le monsieur qui est dans la machine ?
 

     Mathieu se reprit : «Oui, moi je continue à croire qu’il y a un mec dans l ’appareil ».

 
 
 

Mathieu  qui les espionne à la jumelle, a tout vu, et appelle les secours. Nelly aura sauvé sa peau, sa robe blanche et sa ceinture dorée. Elle qui n’aime pas le blanc. Guillaume sera victime de la plus terrible crise que son corps, et les eaux glacées ne lui aient jamais infligé…

 
 
 

Ce matin, avant de partir, elle s’est affublée de vêtements masculins : pantalon gris clair à rayures blanches et gilet d’homme assorti. Chemise, cravate, cheveux flottant.

 
 
 
- Je ne suis pas ridicule ?
 
- Tu es belle.
 
Silence réprobateur.  Il l’avait offensée.
 

Lui dire qu’elle était belle même avec cette voix un peu sourde et distraite ça passait les limites.

 

Et puis il mentait. Le costume d’homme ne convient pas à ses formes pleines.  

 
 
 

Le pont existe depuis le dix huitième siècle, grâce aux travaux d’un architecte nommé Mathieu Bayeux…

 

Un soupir échappa à Mathieu, sans doute venu d’une autre passerelle, qu’il n’avait jamais empruntée non plus. Son curriculum vitae se déroula sous ses yeux, avec la mention xxx en bas à gauche du document, puis apparut le visage mince, réfléchi, les lunettes rondes de l’homme à qui il s’était présenté deux jours auparavant.

 

 Il commença de peler une orange pour Melk qui produisait des bruits figurant la chute du pont.

 

    L’enfant reprit son biberon de Van Houten, et ses allers et retours de sa chambre au living d’où il transposait quelques objets personnels.

 

 Mais y avait-il réellement des victimes ?

 

A présent, on parle de l’enlèvement d’Aldo Moro par les Brigades Rouges. Vu son nom, Mathieu ne donne pas cher de sa peau …Pourquoi les Brigadistes n’avaient-ils pas exécuté un Méchant ? Quel est leur l’argument? Les Brigades Rouges, des maoïstes recyclés en vrais terroristes, d’antiques staliniens, des tueurs sans gages, des justiciers, des canailles ?

 
 
 
 
 

Il  va chercher le courrier sous la porte, constate avec angoisse, que ses entretiens pour se faire embaucher dans des bibliothèques municipales n’ont  pas porté leurs fruits.

 

« Je ne suis pas pris » dit-il à Melk.

 

Pas pris. Pas vu, pas pris. Pas mordu à l’hameçon.

 
 
 

J’ai joué le jeu, s’auto-plaide Mathieu. Il a longuement développé son amour du catalogage, de l’estampillage, du prêt, du classement, son enthousiasme pour les diverses manières d’occuper les enfants du centre aéré, les centaines de photocopies à faire pour les élèves, les relations avec les usagers… et il a invoqué une telle soif de contacts humains ! Il a dit aussi qu’il aimait donner des conseils de lecture, les usagers en demandaient davantage qu’autrefois. Qu’il aimait faire les comptes-rendus des ouvrages  il a montré ses propres travaux.

 

Mais au final, il a une bonne présentation, est plus que ponctuel, travaille convenablement seul, mais mal en équipe, n’a ni esprit d’initiative, ni aptitude aux responsabilités, ses capacités relationnelles laissent à désirer.

 
 
 
 
 

Le nettoyage des côtes bretonnes, envahies par la marée noire, se poursuit tandis que le sinistre flux continue de progresser… on demande du renfort, des bénévoles. Partout où l’on propose du travail, ça ne paie pas. Ni le crime, ni les bonnes œuvres.

 
 
 

Il jette un coup d’œil dans la chambre de Nelly, dont il est le gardien provisoire. On y sent une eau de toilette citronnée, Yardley English Fine Cologne qu’elle a choisi pour son intitulé qui lui rappelait Guillaume. Elle hume des symboles, plus que des parfums.

 

Le lit est jonché de livres, agendas, cosmétiques, flacons, tasse, plusieurs dossiers de  manuscrits  amorcés.

 

Elle aime à séjourner sur sa couche, y faire à peu près tout : boire, manger, lire, écrire, dormir…

 

Sur le petit bureau s’empilent des supports de cours, des copies d’élèves. La première du tas : « Huit-Clos, scène VII… » annonce une belle écriture nourrie et moelleuse. La deuxième copie répète la même chose d’une écriture fine aiguë et tremblée. A l’examen final, il y a vingt huit fois Huit-Clos scène VII.

 
Mathieu s’ennuie.
 

 Nelly ne l’autorise pas à corriger ses copies, même une simple faute, ni à  préparer des cours.

par Dominique Poursin publié dans : Guillaume W, récit à épisodes commentaires (1)    ajouter un commentaire
Lundi 17 mars 2008

De gros cygnes noirs à becs rouges passent et Nelly les observe, ils sont laids, leurs cous sont  épais, tandis qu’elle  écoute Mathieu déplier  sa misère.

 

Le banc, c’est parce qu’il n’a plus de domicile, il est parti.

Montrant son sac à bandoulière qu’il a laissé à côté de lui, j’ai fait ma valise.

Son sac, toujours le même depuis qu’elle le connaît. Son sac, toujours plein à craquer.

Son sac, il l’emmenait tous les matins, au lycée, avec le nécessaire pour survivre. Depuis toujours, il cherche à quitter un domicile qui n’est pas le sien.

 

Mathieu complète son explication : il ne peut se loger nulle part pour le moment, n’ayant que des indemnités de chômage pour vivre, et on ne loue pas aux demandeurs d’emploi.

« Bien sûr, je vais te dépanner, lui dit Nelly. Quelque temps. Je suis surprise que Guillaume ne l’ait pas fait.

 -Il … m’a répondu à une lettre que je lui avais adressée de me construire une nouvelle vie, et m’a envoyé de l’argent pour me tirer «  de là ».

-Combien ?

-Cela ne te regarde pas ! Je ne pouvais pas partir, avec cet argent, tout au plus aurais-je vécu quelque temps dans un hôtel minable.

 - Lui a-tu renvoyé cet argent ?

-Non. C’est tout ce qu’il pouvait me donner. Le seul langage qui lui restait. Je lui ai seulement renvoyé quelques mots assez vifs… et … tout est fini.

Il lève les yeux sur le pont en pierre et sa rambarde en haut de la falaise grise.

En bas, les promeneurs commencent à arriver. De vieux messieurs en cardigans, à côté d'eux, parlent d'automobiles, prétendant faire de la vitesse. La première classe verte de la matinée arrive, bruyante, en compagnie d'institutrices qui suivent les enfants avec peine.

-Je voulais te demander, dit Nelly, moi aussi j'ai une requête, comment ferais-tu? Il faut que je prenne contact avec Guillaume, et ce n'est pas facile."

-C'est à propos de Melchior?

-Oui.

- Qui est le fils de Guillaume, si j'ai bien compris.

- J'aime Guillaume je voulais vivre avec lui et avoir un enfant de lui. Je lui ai proposé au moins de vivre ensemble. C'était non, toujours non. Il ne m'a laissé que des miettes. Comme pour ces canards que tu vois se précipiter là sur de misérables morceaux de pain. Il prétendait que nos deux façons de vivre étaient trop différentes. Nous n'allions nous rencontrer que sexuellement.

-Si l'on peut dire que c'est une façon de se rencontrer. Tu lui as fait un enfant dans le dos. »

Nelly riposte :

 « Je trouve cela normal d'avoir un enfant de l'homme que l'on aime, que cela lui plaise ou non.

 

-Ecris-lui. Dis que tu t’es trouvée enceinte lorsque vous avez rompu. Juste après, tu as appris qu’il allait se marier.

-Est-il vraiment marié ?

 Mathieu secoua la tête : «  A présent ? Je n’en sais rien.  Son père ne ratait pas l’occasion de suggérer une noce imminente.

 

 Pour la centième fois elle demande des précisions à propos de Song.

« C’est une jeune fille qui enseigne la langue de son pays. Elle suit des cours de danse, aimerait devenir artiste. Toute sa famille est restée en Thaïlande. Elle est un peu timide, facilement bouleversée, très affable, très cultivée ».

Mathieu ajoute que M. Wilson s’était montré enchanté de cette union, et même il a manifesté une certaine naïveté. Comme si la fille était une princesse orientale ! Que Guillaume avait décroché le gros lot !

Lui, M. Wilson, qu’on avait toujours connu socialiste, défendant les droits du peuple, était devenu complètement gâteux dès qu’il avait connu Song.

- Mais Guillaume, lui ?

-Guillaume était très amoureux, dit simplement Mathieu. Il m’a dit qu’elle inspirait l’amour plus que le désir.

- Quoi ??

Mathieu ne sait rien de plus.

 

 Nelly observe mieux les cygnes. Ils sont lourds gras, patauds. Ce ne sont pas des cygnes. Tout au plus des dindons ou des jars qui ont copulé avec des cygnesses.

 

De gros cygnes noirs à becs rouges passent et Nelly les observe, ils sont laids, leurs cous sont  épais, tandis qu’elle  écoute Mathieu déplier  sa misère.

 

Le banc, c’est parce qu’il n’a plus de domicile, il est parti.

Montrant son sac à bandoulière qu’il a laissé à côté de lui, j’ai fait ma valise.

Son sac, toujours le même depuis qu’elle le connaît. Son sac, toujours plein à craquer.

Son sac, il l’emmenait tous les matins, au lycée, avec le nécessaire pour survivre. Depuis toujours, il cherche à quitter un domicile qui n’est pas le sien.

 

Mathieu complète son explication : il ne peut se loger nulle part pour le moment, n’ayant que des indemnités de chômage pour vivre, et on ne loue pas aux demandeurs d’emploi.

« Bien sûr, je vais te dépanner, lui dit Nelly. Quelque temps. Je suis surprise que Guillaume ne l’ait pas fait.

 -Il … m’a répondu à une lettre que je lui avais adressée de me construire une nouvelle vie, et m’a envoyé de l’argent pour me tirer «  de là ».

-Combien ?

-Cela ne te regarde pas ! Je ne pouvais pas partir, avec cet argent, tout au plus aurais-je vécu quelque temps dans un hôtel minable.

 - Lui a-tu renvoyé cet argent ?

-Non. C’est tout ce qu’il pouvait me donner. Le seul langage qui lui restait. Je lui ai seulement renvoyé quelques mots assez vifs… et … tout est fini.

Il lève les yeux sur le pont en pierre et sa rambarde en haut de la falaise grise.

En bas, les promeneurs commencent à arriver. De vieux messieurs en cardigans, à côté d'eux, parlent d'automobiles, prétendant faire de la vitesse. La première classe verte de la matinée arrive, bruyante, en compagnie d'institutrices qui suivent les enfants avec peine.

-Je voulais te demander, dit Nelly, moi aussi j'ai une requête, comment ferais-tu? Il faut que je prenne contact avec Guillaume, et ce n'est pas facile."

-C'est à propos de Melchior?

-Oui.

- Qui est le fils de Guillaume, si j'ai bien compris.

- J'aime Guillaume je voulais vivre avec lui et avoir un enfant de lui. Je lui ai proposé au moins de vivre ensemble. C'était non, toujours non. Il ne m'a laissé que des miettes. Comme pour ces canards que tu vois se précipiter là sur de misérables morceaux de pain. Il prétendait que nos deux façons de vivre étaient trop différentes. Nous n'allions nous rencontrer que sexuellement.

-Si l'on peut dire que c'est une façon de se rencontrer. Tu lui as fait un enfant dans le dos. »

Nelly riposte :

 « Je trouve cela normal d'avoir un enfant de l'homme que l'on aime, que cela lui plaise ou non.

 

-Ecris-lui. Dis que tu t’es trouvée enceinte lorsque vous avez rompu. Juste après, tu as appris qu’il allait se marier.

-Est-il vraiment marié ?

 Mathieu secoua la tête : «  A présent ? Je n’en sais rien.  Son père ne ratait pas l’occasion de suggérer une noce imminente.

 

 Pour la centième fois elle demande des précisions à propos de Song.

« C’est une jeune fille qui enseigne la langue de son pays. Elle suit des cours de danse, aimerait devenir artiste. Toute sa famille est restée en Thaïlande. Elle est un peu timide, facilement bouleversée, très affable, très cultivée ».

Mathieu ajoute que M. Wilson s’était montré enchanté de cette union, et même il a manifesté une certaine naïveté. Comme si la fille était une princesse orientale ! Que Guillaume avait décroché le gros lot !

Lui, M. Wilson, qu’on avait toujours connu socialiste, défendant les droits du peuple, était devenu complètement gâteux dès qu’il avait connu Song.

- Mais Guillaume, lui ?

-Guillaume était très amoureux, dit simplement Mathieu. Il m’a dit qu’elle inspirait l’amour plus que le désir.

- Quoi ??

Mathieu ne sait rien de plus.

 

 Nelly observe mieux les cygnes. Ils sont lourds gras, patauds. Ce ne sont pas des cygnes. Tout au plus des dindons ou des jars qui ont copulé avec des cygnesses.

 
par Dominique Poursin publié dans : Guillaume W, récit à épisodes commentaires (0)    ajouter un commentaire
Lundi 4 février 2008
     Devant la pièce d'eau jaune et verte qui refléte le feuillage des conifères et les rayons du soleil, on entend les cris des oiseaux qui s'envolent brusquement effrayés. Des canards gris filent le long de l'eau. Nelly s'est perdue dans les allées ombragées de grands arbres .le temps est très clément pour la saison. Elle a dépassé le restaurant : goûter pour huit francs.

Melchior est à l'école. Nelly remâche sa déception à la réponse de l’institutrice quand au comportement de Melk : «  Il suit le mouvement ».
Vivement contrariée, elle entend ce «  il-suit-le-mouvement », qui ne laisse rien présager de bon. Un élément de troupeau vaguement consentant, qui ne se distingue pas. Mais il ne regimbe pas pour aller en classe, même si les commentaires qu’il fait de ses journées sont laconiques.  l’école. Souvent, elle se dit qu’il doit être persécuté et le tait. L’orgueil, à trois ans, ça existe

 

 Mathieu avait travaillé autrefois, dans une imprimerie, non loin d’ici où on embauchait assez souvent les étudiants. Il devait détester le job, quitté au bout de six mois : ce Parc il devait s’y rendre pour oublier et en avait gardé un bon souvenir.

 

 A petits pas, elle descend la grande étendue d'herbe en pente douce, s' assoit sur un banc, observe les tilleuls devant le lac, aperçoit là-haut, une forme habillée en bleu mouchetée de gris qui court sur le pont métallique.
Mathieu lui a demandé de venir là, devant le lac, juste au moment de l'ouverture en somme.
Il est en retard, bizarre ! Un homme aussi anxieux que lui est toujours ponctuel, se met même en avance. « Il est capable de se perdre dans un endroit qu'il connaît. » disait Guillaume. Non. Le voilà.

Mais … il y a sûrement un malentendu. Il se montre très entreprenant. A peine un bonjour, il l'enlace et il lui ferme la bouche qu’elle ouvrait pour protester, ou plutôt y insère tout ce qu'il a à dire sans mots mais non sans ferveur. Un baiser long, ardent, précipité. Il la prend dans ses bras,   se dévergonde toujours plus et tout en lui mangeant à nouveau les lèvres, une main descend dans son soutien-gorge.  Attention, ne le repousse pas violemment, Mathieu, il est tellement sensible, un rien le ferait sauter par-dessus un pont suspendu. Elle a toujours cru cela même si Guillaume disait «  Mathieu ne tuerait personne même pas lui ». Et il profite de son hésitation, de son embarras, pour lui caresser les seins, veut dégrafer le soutien-gorge, tire dessus, on ne se gêne pas. 

 On va nous voir, réussit-elle à souffler. Se conduire comme un voyou maintenant qu'il a vingt-cinq ans ! Justement, dit-il c’est mon anniversaire. Il ne craint plus rien : ni de lui faire sentir son souffle précipité, ni son sexe durci.   Elle éprouve  un vif plaisir qu'elle tait. Et si un gardien survenait ou un promeneur matinal, alors qu'on en est à fouiner de plus en plus bas ? Mathieu ne lui répond plus, la met à l'aise dans le vent frais, la couche sur le banc. Ils prennent même un tout petit peu leur temps comme on peut le faire dans un jardin public à l'ouverture, malgré la rosée matinale qu'on ne sent plus.. 

 Un quart d'heure plus tard, ils se reposent exténués sur le banc. Le temps d'un sein nu entre deux chemises.

Essoufflés et quelque peu titubants, ils avancent jusqu'à une cascatelle qui forme un rideau devant une grotte. Entre des rochers noirs, une mare d'eau une fraîcheur très sombre accueille les amants d'un quart d'heure.

Enfin, se dit Nelly, j'aurais peut-être mon mot à dire à présent. Et Mathieu qui demande,  sérieux. -Est-ce que ça t’a plu? 
je ne t'aurais pas laissé faire si ça ne me plaisait pas… comme sur un banc par une matinée d’hiver très douce. Comme le printemps. Mais Je suis venue…

 

-Oui, je sais. Pour parler de Guillaume. Comme d'habitude.

 
 
 


par Dominique Poursin publié dans : Guillaume W, récit à épisodes commentaires (0)    ajouter un commentaire
Dimanche 3 février 2008
 " Comment s'appelle t'il?".
 

Nelly répond qu'il s'appelait Melchior, qu'il a trois ans.

 

" Melchior? Répéte Isabelle d'un ton interrogatif. C'est un nom de roi mage!"

 

-A vrai dire, ce n'est pas du tout à cela que j'ai pensé. Pas consciemment en tout cas."

 

Mathieu entre dans la pièce principale, dépose une théière ronde en terre cuite et des tasses un petit pot assortis. Ils possédent un service d’une belle simplicité. Entre eux ça a l’air tellement complexe.

 

 " Melchior? " dit Mathieu à son tour, et cette fois il la regarde.

 

" Oui. Nelly parle de " L'Eveil du printemps" qu’elle a vu jouer. En octobre 74, deux mois avant son terme. Elle s’est passionnée pour le personnage de Melchior.

 

Mathieu n’a pas vu le spectacle. N'ayant lu que le texte de la pièce, et, contraint ou plutôt désireux d'imaginer quelques bribes de décor, il avait placé le cimetière de la dernière scène dans le jardin de la propriété de ses grands-parents, la partie basse derrière la grille de séparation. C'était injuste d'ailleurs, et son grand-père aurait fait une de ces têtes! Le théâtre, hélas, il s’en fichait. Malgré tout, son jardin n'avait rien d'un cimetière, plaisante Mathieu. qui s’égaie jusqu’au rire.

 

- C'est fréquent, estime Nelly, contente de l'avoir mis à l'aise d'une façon tellement imprévue, de mettre en scène une œuvre de fiction , dans un lieu qui nous est familier., en dépit de descriptions qui ne correspondent pas.. On peut se demander pourquoi tel lieu surgit alors de l'esprit pour faire plus ou moins les frais du décor.

 

-Oui, ça a bien commencé ainsi, poursuivit Mathieu. Melchior sautait le mur du jardin de mes grands-parents, venant du champ du voisin. Moi même, je n'ai jamais fait le mur. Ni dans un sens ni dans l'autre.

 

-Ah, bon? dit Nelly en riant.

 

-Non; un petit village de trois cents habitants morne et assoupi sur lui-même, les bords de l'Heur, la Normandie pluvieuse, rien que des fermiers et des vaches alentour, pourquoi faire le mur? Le fait est que cette ultime scène se déroule près du mur. C’en est presque hallucinant.

-Et l'Homme masqué, était-ce ton grand-père, dans ce cas? Nelly est contente de se sentir un peu à l'aise, elle plaisante aussi, reprend du thé, boisson qu’elle ne prise pourtant guère.

 La poupée de Melchior sillonne la pièce à bord du camion extrêmement bruyant et sujet aux accidents. 

Mathieu se réjouit que son beau-frère ne soit pas avec eux à dire à ce bel enfant : « Eh bien mon pote, tu trimballes une gonzesse dans ta caisse, Tu la mates ? » Nelly serait partie, offensée.

-Qui est cet Homme masqué? demande Isabelle, comme si elle s'attendait à voir arriver quelqu'un.

Les deux autres rirent de bon cœur: On ne peut pas te le dire puisqu'il est masqué justement!

Mathieu se demande, lequel des deux garçons, il serait, si.

-Je n'ai pas tout à fait compris dit-il,  pourquoi l'Homme masqué est si dur avec Moritz. Ni pourquoi il ne l'influence pas pour le faire revenir à la vie. Il n'intervient que pour sauver l'autre.

 

- Moritz est tellement persuadé d'être dans le vrai: il serait difficile d'agir. On veut aussi montrer qu'il existe des actes irréversibles. Que l'Homme masqué ne représente pas le pouvoir, mais seulement certaines interventions réalisables…

-Si je comprends bien, coupe Isabelle, vous avez donné à votre garçon le nom d'un mort.

 

-Mais non, riposte Nelly, c'est exactement le contraire. Je vais vous expliquer.
Pour résumer, il s'agit de deux personnages qui ont connu maintes épreuves avant d'aboutir à la formation de leurs personnalités .Au dénouement, l'un, c'est Moritz choisit d'habiter le royaume des morts, (elle eut un petit rire) symboliquement bien sûr, et sa morale s’énonce comme suit:" La conscience apaisante de ne posséder rien"; l'autre, Melchior, se retrouve parmi les vivants, il connaîtra " le doute éprouvant à propos de tout".

 

- Et vous me dites que vous préférez la deuxième solution! Je ne peux y croire. " La conscience apaisante de ne posséder rien", me paraît être une forme de sagesse. J'y souscrirais volontiers.

 

- C'est vrai, je n'aime pas la sagesse, avoue Nelly.

 

- On s'ennuie chez les morts, ajoute Mathieu.

 

Ils finissent leur thé, ainsi que l’abondance de gâteaux choisis par Melchior, qui mange avec appétit une friandise à la crème qu’il appelle un «  Paris-londres »

 

" Tu vois Guillume quelquefois?"

 

Tout à fait rembruni, Mathieu lui dit n'avoir plus de nouvelles depuis longtemps.

Comprenant qu'il était temps de prendre congé, Nelly réfléchit à sa requête.

Elle s’attarde avec son fils sur le seuil de la porte où Mathieu seul les a accompagnés. Très vite, dans un souffle, Mathieu lui donne rendez-vous au Parc le lundi matin à huit heures devant la pièce d'eau.

 

 La porte à peine refermée, Isabelle explose :" Tu oses faire venir, une ancienne maîtresse que tu connais depuis le temps où tu étais chez tes grands-parents! Ce petit village assoupi avec rien que des vaches! Tu ne manques pas d'audace".

 

- Des vaches, rien de plus. Avec tous les problèmes que cela suppose ! répond Mathieu. Quant à Nelly, c’est une relation de lycée.

 

-Et ce petit garçon, elle l’a eu de qui ? 

 
 
 
par Dominique Poursin publié dans : Guillaume W, récit à épisodes commentaires (0)    ajouter un commentaire
Samedi 2 février 2008

Le terrain vague est boueux et accidenté bordé de constructions de type HLM, où des enfants dépenaillés jouent à se laisser tomber d'un monticule de terre, Nelly regarde Melk qui ne manifeste pas la moindre velléité de se joindre à eux.
Elle en est rassurée.
C’est là le type de gamins qu’elle a côtoyés petite fille, et elle  aimerait qu’il fréquente des enfants de parents cultivés.
Elle s'en inquiète.

 Melk n'aime pas assez la compagnie, il ne convie personne à la maison, ce sont les autres qui s’invitent. Ils le commandent, lui assignent des rôles dans les jeux sans qu’il ne proteste. Melk leur cède aussi ses jouets sans regret visible...

    Ils atteignent un carrefour. Bientôt, des maisons en pierre de taille de dimension moyenne, agrémentées de jardins bien tenus, ombragés d'arbres forment le décor. Ils s'engagent dans une rue étroite qui serpente, interminable.

Malcombre est une petite ville sans prétention. L'une des plus moches de la région parisienne. L'une des plus vides, la poignée d'enfants excepté... 

 

Ils font halte devant une boulangerie. Sur la suggestion de l'enfant, elle veut faire l'acquisition de quelques croissants avant de monter. Elle entre en faisant tinter brusquement un carillon à réveiller un député un jour de permanence à l'assemblée. 
La vendeuse, un genre de Mme Fichini, s'avance sans un mot et  fixe les arrivants.
l'enfant  commande lui-même les gâteaux, en se faisant donner les noms par la commerçante.

 

Nelly, elle même angoissée,  apprécie ce comportement. Au fond Melk n'est pas timide lorsqu’il désire réellement quelque chose… elle s’informe à propos de Mathieu.

" Vous allez voir mes locataires?  aboie la femme.

 Mathieu vit en couple ! Inimaginable…

Il lui a été difficile de trouver son adresse de  Mathieu, et  de se faire inviter, mais il n’a rien dit d’un changement de situation.

 

Au deuxième étage, Melk apprend qu’ils se rendent chez un ami de son père qu'il n'a jamais vu. Rien ne permet de dire ce qu’il comprend. Nelly veut prendre l’avis de Mathieu avant de risquer  un contact en vue de Guillaume. Il le connait mieux que personne.

 

Une jeune femme vient ouvrir, petite, ronde, blonde, et la fait entrer avec un vous désirez, hautain. L’examine sans gêne. Agacée, Nelly faillit repartir. Cette femme qui ne se cache même pas pour la détailler comme si elle était du dernier pittoresque!  La méfiance se voit tout de suite dans chaque prunelle, et le sourire parait très vite faussement obligeant. Le menton se releve presque haineusement.

 

 Nelly se met à converser, soudain prolixe pour noyer sa gêne, explique qu’elle a connu Mathieu à l'université,  elle recherche ses  vieux amis, on dirait qu’elle plaide sa cause, qu'elle s'excuse d'être venue.

Une vendeuse au porte-à-porte aurait agi de même.

 Isabelle se présente, toise le gamin, choisit d'être aimable avec lui., s’intéresse à sa minuscule poupée en caoutchouc bleu affublée d’un drôle de bonnet blanc d’où sort une chevelure blonde ainsi qu’au camion dans quoi elle voyage.

 

L'air un peu pincé, elle s'efface dans une pièce qui sert de salle à manger et de salon, offre une place à table et qu'est-ce que vous voulez?

 

Mathieu surgit du petit couloir où Nelly a séjourné plus longtemps que prévu. La mine préoccupée, il sourit à peine, enveloppe d’un regard soutenu Melk en salopette de jean et chemisette, et dit d’un ton grave qu’il est « blond, délicat, bien portant, joliment potelé, pas le gros poupon, tant mieux. »

 

 Après quelques préliminaires embarrassés, il disparait à nouveau, disant qu'il allait préparer du thé.  Choisis sans discernement par l'enfant, les pâtisseries sont étalés sur une assiette et lui seul se livre à un