Samedi 21 janvier 2006 6 21 /01 /Jan /2006 11:25

2253059951-08--SCLZZZZZZZ-SS500-.jpg Kobo Abe La Femme des sables, roman de 1962. Traduction française : 1979 (Directement du japonais) Edition Stock (Cosmopolite)

 

Trois parties plus deux textes « sommation publique » et « jugement »  sont des parodies de documents administratifs.

Avec en exergue « Evasion sans punition, évasion sans joie » .

Comme dans « Le Plan déchiqueté », un homme disparaît. Mais ici nous vivons l’expérience du point de vue du disparu, non de celui de l’enquêteur.


Niki Jumpei professeur est parti au bord de la mer pour une demi-journée avec un panier et un flacon de cyanure ; il a choisi un endroit désertique au bord de mer pour y fouiner.
Il espère trouver une nouvelle espèce d’insectes de la famille des cicindèles, catégorie qui ressemble à la mouche. On ne peut la débusquer que dans un lieu radicalement différent de ceux qui sont répertoriés.

D’autre part le héros, que le narrateur appelle « l’homme « tout au long du roman, est fasciné par le sable « ce solide qui est un fluide de huit millimètres de diamètre "
Le soir venu, il n’a rien trouvé.
Un vieux pêcheur qu’il croise, l’informe qu’il a raté le car, et, comme Jumpei demande l’hospitalité pour la nuit, le pêcheur le fait descendre dans un de ces trous de sable immense à l’aide d’un échelle de corde.
En bas vit une femme de son âge, trente ans, qui travaille la nuit à remplir des sacs de sable que des porteurs hissent dans des paniers jusqu’en haut de la falaise. Le jour, elle dort. Cette héroïne sera désignée sous le nom de « la femme »

Son travail est destiné à éviter l’enlisement et elle recommence toujours le même comme les Danaïdes vidant le tonneau qui va s’emplir à nouveau. Révolté tout d’abord, l’homme (son nom ne sera signalé que sur les documents officiels mentionnant sa disparition), refuse le travail et met au point plusieurs manières de s’échapper .
D'abord, il est tombé dans un piège, il ne disposait plus de l’échelle de corde lorsqu’il a voulu remonter.
Toutes ces évasions échouent : l’une d’elle fort longue le conduisent presque à la lisière du village après qu’il ait escaladé la falaise à l’aide d’une échelle confectionnée avec sa chemise. Mais il s’enlise dans des sables mouvants et doit redescendre dans le trou après avoir été « sauvé » par ses tortionnaires.
Sa rébellion (refus du travail de transport du sable) a pour conséquence la disparition des vivres et de l’eau qu’on leur apporte chaque jour.
Il doit céder sur ce point.


D’autres tentatives échoueront de même. Des années passent et l’homme s’habitue à cette existence ainsi qu’à sa compagne de vie. Un jour, elle doit être transportée à l’hôpital, et l’échelle de corde est restée là pour la première fois depuis le début de sa détention. L’homme en fait usage mais il va seulement voir la mer et redescend dans le trou. Il ne veut plus s’enfuir. Ce qui l’occupe à présent, c’est un piège à corbeau qu’il a fabriqué (d’abord en vue d’une évasion), et qui s’est transformé en réservoir d’eau, à cause d’un seau resté longtemps à plusieurs mètres sous terre. Il pense alors que pour son plan d’évasion « il a bien le temps ». Il ne repartira plus. Sept ans se sont écoulés.

 

I L’incipit, annonce la disparition définitive de l’homme ; ainsi que l’explication qui en est donnée par un de ses collègues : l’homme était parti se suicider sans même le savoir, il était schizophrène, il est anormal qu’il s’intéresse de si près aux insectes.
Cette partie comprend également l’installation forcée de l’homme dans cette vie précaire à lutter contre l’ensevelissement, et son essai d’escalader la falaise en l’éboulant. Il reçoit un projectile (black-jack) sur la poitrine lancé d’en haut et s’évanouit.

 

II Flic floc, floc floc ; quel bruit, quel bruit ? Le bruit du grelot !

Floc floc, floc floc. Quelle voix, quelle voix ? La voix du Diable !

 

L’homme reste longtemps couché, feint d’être plus malade qu’il ne l’est. Ensuite, il refuse de travailler, ligote la femme, et on leur coupe les vivres. En fin de compte il doit se mettre à l’ouvrage et compose même une sorte d’ode au travail.
Enfin après son plan d’évasion très mûri mais raté qui l’amène juqu’à la lisière du village, et qu’il est ramené à son trou, il est moins malheureux qu’il ne le pense…

 

III
C’est le dernier plan d’évasion la construction du piège à corbeau auquel il donne le nom d’espérance. Il creuse un trou au fond, y enterre un seau en bois recouvert d’un couvercle de fortune : trois bâtonnets, chacun d’eux noué à un fil très fin , qui se relient à un autre fil à l’extérieur. Un appât y est fixé. Le corbeau qui s’y prend est censé emmener une lettre à la ville, lorsque l’homme le relâche, comme le ferait un pigeon voyageur. Ce système parait très idéaliste et peu propre à la réussite ; de fait l’homme ne l’a réalisé que pour avoir un secret bien à lui. Il réussit à obtenir de l’eau en permanence au fond du seau.
Le roman s’achève : revenu de son escapade au bord de mer, l’homme contemple son réservoir du haut de la falaise : il s’en réjouit.
Ses plans d’évasion sont une activité intellectuelle et concrète qui n’a plus l’évasion pour but.


A première vue, on pense au mythe de Sisyphe. Tous les jours refaire le même travail, aboli la nuit. Remplir les sacs de sable, et recommencer la nuit suivante, la même dose ayant glissé le jour. C’est la femme qui lui apprend à faire ce travail. Il finit par y trouver sa raison de vivre. Camus écrivait « Il faut imaginer Sisyphe heureux ».

C’est ce qui arrive progressivement.
Mais n’y a t’il pas davantage dans cette fable ?

Lutter contre l’ensevelissement : retarder la mort l’enterrement vivant.

Comme tous les grands romans celui-ci est une métaphore de la condition humaine et propose une façon de vivre le moins mal possible.
L'influence de penseurs occidentaux tel que Camus est probable.

 
 
 
 
 
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Dimanche 15 janvier 2006 7 15 /01 /Jan /2006 17:45

Ivy-Compton-burnett.gif COMPTON-BURNETT , Ivy (1892-1969)

 Frères et sœurs. Roman anglais.

L’émission de France-Culture ( ce dimanche soir)  sur Ivy Compton-Burnett, romancière anglaise que présente Christiane  Jordis, donne envie de la  (re) découvrir.

Année de publication : 1929

Edition actuelle: Gallimard (L’Imaginaire).

Andrew Stace, gentleman farmer qui va bientôt mourir laisse son domaine à Christian (son fils adoptif )et une rente à Sophie(sa fille biologique). Les deux jeunes gens, qui ont toujours vécu ensemble, font connaître leur intention de se marier. Stace s’oppose à cette union, puis renonce ,et laisse seulement une lettre dans son secrétaire «  à ouvrir après ma mort par Christian ». le mariage a lieu, puis les obsèques du maître des lieux,  mais personne ne se risque à ouvrir le secrétaire où reste à dormir le document..

Vingt-sept ans plus tard, on va fêter les vingt-cinq ans d’Andrew, premier-né du mariage de Christian et Sophie. Lui, Dinah sa sœur, vingt-quatre ans, et Robin , le petit dernier, vingt-deux, sont traités comme des enfants  attardés et vivent sous l’emprise de Sophie, dans leur ancienne nursery, rebaptisée « studio ». Robin a toutefois le droit de gagner sa vie  à Londres.  Christian, médecin surmené, connaît peu ses enfants

Pour se divertir, la famille reçoit quelques voisins qui fonctionnent en couples ou en trios, des voisins qui les envient : Le cousin Peter, bavard, et pique-assiette, sa fille, la pauvre Tylla, qui tient le ménage de ce  vieux despote, et s’occupe de son jeune frère Latimer, légèrement débile. Un autre couple de frère et sœur de l’âge des Stace, Jullian et Sarah, vivent modestement  et feignent d’avoir de l’argent. Jullian souffre de tourments existentiels qu’il énonce plaisamment ainsi : «  Comment faire pour que mon absence ou ma présence représente un vide non négligeable pour moi comme pour les autres ? »

Un quatrième couple de frère et sœur, Edward, pasteur, et Judith,  vivent dans une de certaine gêne sans le dissimuler, et tentent de se mettre en valeur  en prêchant une morale  chrétienne  qu’ils déplorent, en privé, de devoir pratiquer.

Toutes les jeunes femmes précitées voudraient plus ou moins épouser Andrew, et les jeunes gens Dinah. Mais, au vrai, ils préfèrent rester comme ils sont, car l’inceste, pratiqué ou non, reste plus fort que l’attirance pour un partenaire qui ne soit pas de la famille.

Personne chez les Stace n’a jamais ouvert le secrétaire ni lu la lettre adressée à Christian. Le secret du vieux Stace  semble trop facile à deviner pour qu’on  mette les choses au point.

Un couple de frère et sœur français, Gilbert et Caroline, et leur mère Mrs Lang, qui viennent de s’installer,  va précipiter les événements...

la technique narrative est celle des dialogues et du discours indirect libre, avec peu de descriptions. C’est sur le ton le plus ordinaire que les personnages se disent les pires  méchancetés, et avec beaucoup d’emphase qu’ils se communiquent des choses de peu d’importance. L’absence de chagrin réel de Sophie qu’elle transforme en deuil exubérant est très bien rendu. Peter, Tylla , et Latimer forment un trio comique, et Tylla se venge d’être coincée entre père grincheux et tyrannique et frère demeuré, en devenant l’une des plus belles langues de vipère de la littérature.

Ivy Compton-Burnett n’a pas sa pareille pour dénoncer l’hypocrisie sociale, le chantage affectif, la misère psychologique. Sa galerie de personnages est d’un  réalisme féroce.  

 

Année de publication : 1929

Edition actuelle: Gallimard (L’Imaginaire).
Photo : la romancière , enfant.


 

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Samedi 14 janvier 2006 6 14 /01 /Jan /2006 18:18

51FSSCN7ZCL.-AA240-.jpg Paul Auster (3/02/1947 à Newark ( New-Jersey).

 

Eléments biographiques

 

 

Diplômé de Columbia University, vit en France de 1970 à 1974, puis à Brooklyn. Il cumule les activités d’essayiste ( « The Art of Hunger » ; « White Space » de traducteur, de poète. ( « Unearth »), et de romancier.

En 1982 , « The Invention of Solitude » inaugure cette carrière de romancier, tardive par rapport aux autres activités. La trilogie new-yorkaise témoigne de recherches poétique et linguistiques. C’est avec « Léviathan » qu’il obtient le prix Médicis étranger en 1993.

 

 

L’Invention de la solitude .

Le récit se divise en deux parties : « Portrait d’un homme invisible « et « le livre de la mémoire ». C’est un roman autobiographique : l’auteur du livre et le narrateur sont les mêmes. Le récit n’est pas chronologique : le narrateur met en présence diverses péripéties et éléments qui lui paraissent se faire écho, entrer en résonance.

 

La mort du père est l’événement déclencheur qui ouvre le récit. Le narrateur vivait loin de son père et les contacts étaient rares et difficiles. Divorcé, ce père continuait à vivre dans la maison familiale pendant quinze ans tout en la laissant à l’abandon. Sa vie se déroulait ailleurs.

 

 

Le fils décide d’écrire sur son père, ayant l’impression que ce dernier ne laissait pas de trace, « ne faisait que se prêter à la vie ». Avant le mariage, à trente-quatre ans, il vit une existence mondaine, et reprendra ce mode de vie après son divorce. Sa femme se rend compte très vite que cette union est une erreur, mais elle a déjà un enfant et ne peut le quitter. Le narrateur a le sentiment de n’avoir jamais réussi à attirer l’attention paternelle. En revanche lorsque sa sœur veut consulter un analyste, le père s’y oppose violemment. Le fils le soupçonne alors d’avoir dissimulé quelque chose. Il enquête sur la famille du père, en particulier à partir d’une photographie où l’on a volontairement fait disparaître l’image du grand-père, disparition qui laisse une trace.

 

 

En 1970, il apprend la vérité : le 23 janvier 1919, sa grand-mère avait tué son grand-père à coups de revolver, en présence des enfants.

Ce grand-père, immigré d’Autriche, spéculateur dans l’immobilier, s’était séparé de sa femme depuis quelque temps. A la suite du meurtre la grand-mère tenta de se suicider, son beau-frère de la tuer…toutefois elle fut acquittée, mais poursuivie par son histoire passa le reste de sa vie à déménager, avec ses cinq enfants , tous unis en un clan. Le père du narrateur, devenu adulte travaille dans l’immobilier et réussit bien sa vie sociale tandis qu’en famille il est « absent » et silencieux.

 

II

Dans la deuxième partie, le narrateur évoque son existence à Paris. Il met en évidence quelques coïncidences mystérieuses. Il a occupé la même chambre que son père, juif, habitait pendant la guerre pour échapper aux nazis. L’espace extérieur reproduit pour lui l’espace intérieur : Amsterdam et ses canaux s’imposent comme la projection de l’Enfer de Dante, et renvoient aussi aux cercles de la mémoire et aux strates du temps.

 

 

Il sauve son fils de la mort-in extremis- et, là aussi, perçoit des similitudes entre sa vie et celle de Mallarmé qui perdit son fils dont la ressemblance avec le sien lui paraît troublante. L’esprit qui conserve dans l’écriture le souvenir, procède à une traduction du réel en fonction des structures mentales dont il a hérité : dans un texte, ce sont les autres qui parlent. Pourtant, il existe une vérité dont on peut chercher le lieu. Les coïncidences témoignent d’une cohérence que le mot « hasard » ne recouvre pas.

 

La mort du père introduit une rupture dans l’existence du fils : grâce à l’héritage, il se consacre à l’écriture. En retour, le fils cherche à donner au père une existence littéraire pour le sauver de l’oubli ; cela oblige à une réflexion sur les fonctions de l’écriture et sur une difficulté fondamentale à quoi elle achoppe. Est-il possible de décrypter l’énigme constituée par un être. Peut-on pénétrer la solitude d’un être, n’écrit-on pas une traduction subjective de la réalité, une déformation inconsciente des souvenirs ?La question du père aboutit à une remise en cause du lien de filiation qui structure la parenté et plus encore aux rapports humains. L’individu ne peut se penser qu’en référence à la collectivité. Le premier groupe humain connu est la famille.

 

Il recherche une explicitation du non-dit, à travers la parole publique émise sur l‘acte commis par la grand-mère. Cet épisode occulté apporte une information pour la compréhension du caractère paternel. Les données nouvelles font vaciller l’image première du père. D’abord indifférent au monde, il s’humanise dans un cadre social qu’il s’est défini. Cependant la somme des hypothèses logiques, rationnelles, ne parvient pas à résoudre l’énigme posée par un individu. En exposant les faits, on se rend compte qu’ils ne parlent guère.

 

 

Pour rendre cohérente son approche de la réalité, le narrateur décide que « l’univers n’est pas seulement la somme de ce qu’il contient, il est le réseau infiniment complexes des relations entre les choses. »Les séquences d’une vie peuvent répéter des épisodes déjà vécus par d’autres qui ont une sensibilité en commun. » tout paraissait se répéter. La réalité ressemblait à l’un de ces coffrets chinois : une infinité de boîtes contenant d’autres boîtes .Ici encore, de la façon la plus inattendue, le même thème resurgissait : "l’absence du père, cette malédiction »

 

 

Juif, le narrateur reproduit , en tant qu’individu, le modèle de la diaspora. Il n’a pas de lieu où se fixer, excepté l’écriture qui fixe la mémoire. Le passé, toujours présent dans le souvenir, transforme la solitude individuelle en un témoignage universel.

 

Indice de satisfaction 8/10. La réflexion est très poussée.


l'un des premiers ouvrages d'Auster, et celui que j'ai préféré jusqu'ici.

 

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Samedi 14 janvier 2006 6 14 /01 /Jan /2006 18:05

AbeKobo5.jpg Kobo, Abe( 1924-93)  "Le Plan déchiqueté" ; roman japonais . Stock ( Biblothèque cosmopolite).


Un détective d’une agence privée à Tokyo (jamais nommée) est chargée de retrouver un certain Nemuro, disparu depuis six mois, dont la fiche signalétique nous est fournie en exergue du roman : 34 ans, chef de division aux entreprises Dainen, vendeur.

Le narrateur-détective s’aperçoit vite que la personnalité du disparu est difficile à déterminer à cause de sa famille. Nemuro Haru , toujours porteuse d’un discours sibyllin, affirme que le seul indice est une pochette d’allumettes venant d’un bar où l’on semble recruter des chauffeurs de taxis «  au noir ». Mais pourquoi Nemuro serait-il devenu chauffeur ?

Le détective rencontre aussi le supposé beau-frère  de Nemuro, dont il va découvrir qu’il est proxénète ;et fait sans doute travailler sa sœur.

Un jeune homme de l’entreprise Dainen, Tashiro, que Nemuro devait voir avant de s’en aller définitivement, entraîne l’inspecteur sur des pistes fausses en avançant des théories et se rétractant ensuite. Perdu dans le labyrinthe  des quartiers de Tokyo, le détective est amené à faire toutes sortes d’hypothèses qui n’aboutissent pas , à  partir de la suspicion qu’on a tenté de se débarrasser de Nemuro. Qui aurait voulu empêcher sa femme de se prostituer.

 Puis le frère de Haru meurt dans une rixe. Et c’est Tashiro qui menace de se suicider au téléphone, si l’on continue l’enquête.

Le détective se retire de l’affaire et se fait tabasser dans le bar où l’on se livres à toutes sorte d ‘activités  illicites. Il perd la mémoire à la suite d’un mauvais coup et vit des expériences éprouvantes : un quartier où il croit reconnaître  des bâtiments cesse d’exister dès qu’il s’en approche. Il erre au hasard, dans la ville et la trouve vidée de ses habitants …

Considérant les maigres indices qu’il possède , sur l’homme qu’il recherchait, il s’en sert à présent  pour tenter de savoir qui il est lui-même. Une pochette d’allumettes. Un numéro de téléphone .celui de la femme de Nemuro , pense le lecteur ( à moins qu’il n’ait également perdu la mémoire ?)

Elle vient le chercher : elle lui dira qui il est. Mais , c’est une femme de petite vertu, aperçue au bar qu’il voit apparaître. Il se dissimule.

Le voilà enfin soulagé : il renonce à en savoir davantage. Il  a l’impression de partir sur un chemin nouveau. :

«  A quoi servirait-il qu’on me découvre ? désormais, j’aspirais à un monde que  j’aurais  moi-même choisi. Ce serait mon monde à moi que j’aurais élu librement ».

 

 

Le plan inutilisable de la ville, c’est aussi la « carte » de la personnalité du disparu, remplie de quartiers, immeubles, parkings, bars, anecdotes, photos, … qui sont autant de signes mais pas de points de repère .Lorsque  le détective devient amnésique, il est semblable à l’introuvable homme qu’il cherchait.

Les relations entretenues avec les personnes interrogées  sont autant de dialogues de sourds : elles répondent une question par une autre, ou par une information invérifiable et qui n’a rien à voir avec ce qui est demandé. Le détective apprend bien quelque-chose sur les activités frauduleuses des gens qui entouraient Nemuro. L’enquête policière est d’ailleurs assez banale, même si entourée de mystère et de pérégrinations sans fin sur les lieux que le disparu est censé avoir hanté. Il s’agit bien d’un individu  que l’on a fait disparaître d’une façon ou d’une autre parce qu’il était gênant.

Toutefois, l’acharnement du détective qui se passionne pour une histoire inélucidable, d’où il ferait bien de se retirer, son goût particulier pour la fréquentation de gens  qui lui paraissent détenir un secret, pour les lieux  inquiétants, où l’on ne peut plus se repérer, font de l’enquête une quête.

Ce n’est pas une quête d’identité : c’est au contraire lorsqu’il est sans recours, en pleine déréliction, que le narrateur  semble avoir atteint un but qu’il ignorait rechercher. Est-ce une opération suicidaire ? Une quête mystique ? ….on peut faire différente lectures.

 

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Samedi 14 janvier 2006 6 14 /01 /Jan /2006 09:44

Demain-dans-la-bataille.jpg Javier Marias ( Né en 1951) " Demain dans la bataille pense à moi"; roman espagnol ; année de publication : 1994. Traduction aux éditions Rivages en 1996.

Un soir, à Madrid, rue Conde de la Cimera,un appartement bourgeois. Marta Tellez, jeune femme de trente ans a invité le narrateur à dîner. Il espère qu’il s’agit d’un rendez-vous galant. Lorsque le mari de Marta, Eduardo Dean, téléphone de Londres et s’enquiert de sa femme et de son fils Eugenio, deux ans, elle n’évoque pas son invité.

Après avoir persuadé Eugenio d’aller dormir, le couple commence à s’occuper d’eux-même .Marta est prise d’un malaise soudain. Elle meurt dans les bras du narrateur, au bout de soixante-dix pages qui n’auront été, pense-t-il que quelques minutes.

Le narrateur ne veut pas compromettre Marta ( Il est déjà temps de dire « sa mémoire »), appeler son mari car elle n’aurait pas voulu . « Il me tuerait » avait-elle dit. Il ne peut emmener l’enfant, ni le laisser, ni appeler la famille. Ni rester.

En partant, il laisse de la nourriture à Eugenio sur la table de la cuisine, et deux téléviseurs allumés avec deux films différents, et le son très bas. Il a rhabillé Marta et l’a couchée sous une couverture .Il emporte tous les enregistrements récents du répondeur téléphonique ; Le répondeur lui apprend qu’elle avait un amant qui ne pouvait venir ce soir-là : lui est le remplaçant de l'amant qui est le remplaçant du mari. Aurait dû l’être.

Dans la vie, il est « nègre « de « nègre », écrivant des scénarios et des discours pour le compte d’un certain Ruiberriz, , censé se charger de ce travail qui les revend à une personnalité censée les avoir écrites elle-même.

Aux funérailles de Marta, caché derrière un bosquet, il repère les membres de la famille, le vieux Tellez,Luisa, la sœur de Marta, Eduardo, le mari. Ce dernier est déterminé à retrouver le visiteur de Marta, qui a dû laisser des traces sur son passage. Le narrateur se fait connaître , anonymement, se faisant passer pour Ruiberriz. Le vieux Tellez lui donne du travail d’écriture pour un individu désigné par l’expression « Only you «, grand magnat de l’édition .

Au bout d’un mois, il connaît un peu la famille : Luisa semble avoir deviné que c’était « lui ». Un jour, il est mis en présence d’Eugenio, qui le nomme : Itor et le trahit. Par la suite, le narrateur donne son nom aux lecteurs ainsi qu’aux Tellez : Victor Francès. Il arrive à discuter avec Luisa, et attend le rendez-vous avec Eduardo son presque-rival qui a quelque-chose à lui raconter depuis le début.

le titre est tiré de la pièce de Shakespeare Richard III ; à l’aube de la bataille, il s’entend interpeller par les spectres de ses victimes : « Demain, dans la bataille, pense à moi ! Et que tombe ton épée émoussée ! Désespère et meurs ! ». ce n’est qu’au dévoilement final, à la rencontre avec Eduardo que le message prend son sens. …

Le texte tout entier est rapporté par le narrateur, ses pensées, comme ce qu’il voit et les discours qu’il adresse aux autres, ainsi que les paroles qu’on lui adresse, et les pensées qu’il prête aux autres. Il utilise pour cela , assez souvent le discours direct et le monologue souvent mis entre parenthèse. L’ensemble a parfois l’air d’une sorte de cacophonie. Le rythme se ralentit et s’accélère sans transition , au gré de ses pensées et réactions. Il se dit « haunted » par la situation créée.

Nous aussi sommes Haunted...

A Madrid,où il se trouve, il pleut tout le temps, et c’est l’hiver : on se croirait à Londres, où se trouve Eduardo…


D'autres romans à lire de cet auteur : Un coeur si blanc ; Le Roman d'Oxford. je les ai lus antérieurement, je ne pense pas les reprendre, même s'ils m'ont bien plu. Moins que celui-là cependant. Mais je ne trouve pas de critiques à mettre en lien sur le Net.

" Dans le dos noir du temps "( dernier paru):  Je n'y comprends rien... quelle déception! Si quelqu'un veut m'expliquer....

 

 

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Jeudi 5 janvier 2006 4 05 /01 /Jan /2006 15:44

Cosmos de Witold Gombrowicz  ( 1969)
 
 
 roman glauque pour employer une expression à la mode.
 
 

Le narrateur, étudiant, et son ami Fuchs qui appréhende de reprendre son travail dans un bureau d'étude, ont encore deux semaines de vacances devant eux. Arrivés dans un village, cherchant une pension de famille, ils aperçoivent dans les fourrés un moineau pendu à hauteur d'homme. Inquiets et curieux, ils prennent pension dans la maison d'en face et commencent à observer le comportement des logeurs.


Le maître de maison, Léon parle un curieux langage fait de néologismes, fabrique des boulettes de pain qu'il sale et observe à la loupe pendant les repas. Sa femme s'appelle Bouboule. La servante Catherette a un morceau de la lèvre inférieure un peu de travers, suite à un accident : ce morceau de chair semble pendre.Léna, la fille de la maison, est fort avenante mais mariée à un architecte qui parle vraiment très peu.


Bientôt , toutes sorte de signes indiquent aux garçons la route vers l'étrangleur de moineaux Une ligne au plafond qui forme une flèche, un bout de bois dans le jardin pendu au bout d'une corde, un timon dans une cabane qui désigne la chambre de Catherette… dans laquelle il n'est pas normal de trouver un clou enfoncé dans le mur, très bas, et encore moins une aiguille et une lime plantées dans la table…d'autres anomalies se précisent : Bouboule tape de toutes ses forces avec une pioche dans une souche , la nuit .des bruits violents se produisent , chez Léna et son époux, qui cessent dès que le narrateur frappe à leur porte.

Venu les épier par leur fenêtre éclairée, du haut d'un sapin, il voit Léna se déshabiller, pendant que son mari regarde fixement une théière, puis éteint la lumière.

De rage, le narrateur en étrangle le chat de Léna et le pend. Le lendemain de cette nuit funeste, tout le monde cherche le coupable…



On se demande si la famille est vraiment anormale, ou si Fuchs, et le narrateur, ne sont pas en train de délirer, tant de petits faits ont, pour eux, commencé à prendre une sorte de signification.

Une ambiguïté qui  séduit.
 

 Alors, Léon décide une excursion commune dans la montagne pour se changer les idées…

 
Cosmos ?

Vouloir mettre de l'ordre dans le chaos ou révéler le chaos sous l'ordre apparent ?

 

A partir du fait étrange de ce moineau pendu, les garçons cherchent à mettre au jour la faille en se repérant dans un dédale de signes et de petits faits qui les obsèdent. C'est un regard d'enfant qui le plus souvent, préside à leurs découvertes.

Qui d'autre qu'un enfant observerait avec intensité un enchevêtrement de lignes et de craquellement dans le plâtre, de taches brunâtres dans l'angle d'un plafond par ailleurs blanc, et y verrait une carte géographique, avec des indices ?


 Et qui d'autre qu'un enfant, verrait dans une sorte de ligne zigzagante à un autre plafond….une flèche ?


Qui d’autre repèrerait les petits défauts physiques (un bout de chair de travers), en serait  choqué et fasciné à la fois, nous les rendrait  obscènes ?


Et qui ‘autre s'intéresserait aux manies langagières et  gestuelles du maître de maison ?


Retourné à ces indices de chaos originel, plus vrais que la réalité apparente, les protagonistes jouent sérieusement à détraquer encore plus la réalité : d'abord, dans le langage qui s'affole au point de perdre les notions élémentaires de syntaxe (c’est Léon qui a donné l'exemple), en diverses occasions. Puis de trouver la solution de l'énigme : qui a tué le moineau et donc fera pire ? Peut-on provoquer la catastrophe ou la précipiter ?


Mais il n'y a peut-être une autre façon de voir ? Et si les protagonistes de la maison ne livraient que des indices de folie et étaient loin de céder à la catastrophe que leurs attitudes suggèrent ?


Quelque chose dans l'utilisation d'un lexique concret et obscène, dans le ton, les rythmes, fait penser à plus d'un texte de Rimbaud en vers ou en prose.

 

Cosmos est un livre dans lequel on s’embarque pour un autre monde….

 

Pour ce qui est des autres romans de l’auteur : « La Pornographie » doit ressembler à Cosmos, vous tenir en haleine pour ne plus vous lâcher, je compte le lire bientôt.

Ferdydurke, le plus célèbre, je ne peux pas le lire. L’auteur s’y étale complaisamment, avec ce que l’on appellerait aujourd’hui un « ego surdimensionné ».

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Mercredi 4 janvier 2006 3 04 /01 /Jan /2006 17:29

 

 

  En 1953, le cinq du mois de janvier, la première de Godot : il se produisit un événement de peu d’importance qui n’eut  guère d'effets sur les spectateurs ,ni sur les interprètes, rompus à tous les types d’inconvénients et sachant y remédier.


Un troisième représentant de l’espèce humaine se trouva accidentellement sur scène, abandonné par je ne sais quelle grisette, ouvreuse, ou figurante qui avait accouché clandestinement dans une soupente après s'être plainte de maux d'estomac : La patronne, l'habilleuse, la costumière,  avait fait mine d'y croire.. Mais, au lieu de déposer son fardeau tout enveloppé de papier journal, sous une porte cochère au petit matin, la pauvre Adèle le lâcha sur la scène, parce que c'est là qu'elle travaille, au théâtre, que voulez-vous! Ou parce qu'elle veut qu'il aie un peu plus chaud.


 C'est le soir de la première pas question de faire un scandale : il faudra que les acteurs se débrouillent. Et les deux compères le découvrent . Ils continuent à jouer : ces acteurs chevronnés en ont vu d'autres, ils savent faire face, ce n'est qu'une péripétie.

 

Estragon.( Il se tourne vers Vladimir.) : Tiens? Regarde! Là…Là!


- Vld.( mécontent, lui montre son dos) : Tiens, quoi?


- Estr.( tremblant, voix bégayante): Bée… un bé…un bébé!


-Vld.( aperçoit la chose, y jette un bref coup d'œil irrité, se tourne à moitié vers Estr.) : Malédiction!


- Estr.( étonné): Qu'est-ce qu'elle a ma diction?


-Vld. ( secouant la tête) : Il va falloir s'en débarrasser. ( montre du doigt l'avorton) : on ne peut garder ça.


-Estr.( Geignant, voix traînante et suppliante) : Tu ne l'entends pas?


-Vld. ( met ses mains en cornet à ses oreilles) : Je n'entends que l'assistance qui toussoie et le plancher qui trembloie.


-Estr.( Timidement) : Tu l'entends pas…vagir?

Comment c'est venu?


- Vld. ( Désigne le trou du souffleur) : De là! Faut l'y remettre!


- Estr. ( Lève les yeux, s'écarte, recule, essaie de joindre ses deux mains) : Aïe !… ( craquements) Est-ce que tu ne disais pas …autrefois.?


-Vld.  ( sévère) : Moi, je disais?


- Estr.( petite voix) : Que le royaume des cieux leur appartient?


-Vld. ( S'éponge le front, s'adosse à l'arbre) : L'arbre!

( Il tombe)

On avait dit qu'il y avait un arbre!


-Estr.( Il le relève) : Est-ce que je sais moi? ( Baisse les yeux.): Didi, qu'est-ce qu'on en fait?


-Vld. ( Très impatienté) : Je t'ai montré! ( Il désigne de son index pas très horizontal, le trou du souffleur) Aïe! ( Craquements) Tu le fais exprès! Dépêche-toi!


-Estr. : Moi tout seul?

Etc.. »

 

Les deux acteurs voulurent impérativement reprendre leur texte initial., là où ils l’avaient laissé. Ils donnèrent le marmot au souffleur, qui était une femme. Elle n ‘avait point d’enfant et ne s’en réjouissait pas. Le porta chez ses parents, de paisibles retraités, à quatre-vingt kilomètres vers l’ouest : Louins dans L’Heur, un petit village transi sous la neige… »


La femme l'appela Dominique...

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